«Ici, les plus grands champions cyclistes forgèrent leurs victoires dans Liège-Bastogne-Liège». La stèle en ardoise sur laquelle ont été gravés ces mots, a été érigée en 1992 par le Pesant Club Liégois, le créateur de la plus ancienne des classiques, à l'occasion de son centenaire. Le monument est situé, sur la droite de l'étroite chaussée, après 500 mètres de montée dans la côte de la Redoute, haut lieu de la «Doyenne», mais les coureurs ne la voient jamais. A cet endroit vital de l'épreuve, répertorié à 37 kilomètres de l'arrivée, ils sont absorbés par l'effort, tentent de résister à la douleur qui s'empare de leurs muscles, en grimpant sous les acclamations de milliers de spectateurs ayant patienté depuis la matinée, souvent dans le froid et sous la pluie. Pour un supporter de cyclisme wallon, une place dans la Redoute, aux premières loges de Liège-Bastogne-Liège, quand la pente affiche 14%, vaut n'importe quel confortable siège de la tribune présidentielle d'un grand stade de football…

Calme et sereine, la vallée de l'Amblève est vouée à l'élevage et à l'agriculture. Les coureurs traversent la rivière, puis s'en- foncent dans les petites rues de Sougné-Remouchamps, aux maisons en pierre de taille ou à colombages de l'époque espagnole, à proximité de la Grotte, surnommée «la merveille des merveilles», car ses deux galeries invitent à la plus grande navigation souterraine d'Europe. Les élus locaux ont ajouté un autre attrait touristique en créant la «Route des Légendes», tracée sur les contes écrits au XIXe siècle par Marcellin La Garde, un enfant du pays, associant le folklore et le paysage, l'imaginaire et le réel. Cette voie mythique au sport cycliste.

Depuis son introduction, en 1975, année de la cinquième et dernière victoire d'Eddy Merckx, la côte de la Redoute, qui se cabre à 8,3% de moyenne sur 2200 mètres, à travers les pâturages, a souvent joué un rôle décisif. Il y a un quart de siècle, lors du couronnement du grand champion belge, on la surnommait… «la redoutable». C'est dans ce magnifique théâtre de verdure, aux confins d'une réserve botanique, que Joseph Bruyère apporta deux dimanches de bonheur à la Wallonie, en 1976 et 1978. C'est encore là que Josef Fuchs jeta les bases du plus grand succès de sa carrière, en 1981, une victoire qui emprunta à la confusion. Malgré ses efforts dans la montée, le Suisse n'avait pu lâcher le Hollandais Johan Vand der Velde, meilleur sprinter, mais finalement déclassé en raison d'un contrôle antidopage positif…

Pour les Wallons, le nom de la Redoute est associé à celui de Claude Criquiélion, ancien champion du monde et actuel directeur sportif de l'équipe sponsorisée par la loterie nationale belge, jamais vainqueur de Liège-Bastogne-Liège malgré les relations passionnelles qu'il entretenait ave «sa» course. A trois reprises, en 1985, vêtu du maillot arc-en-ciel, en 1989, et en 1981, ceint de la tunique tricolore de champion de Belgique, «Le Cricq», comme on le désignait affectueusement, porta de spectaculaires attaques dans la montée, mais sans pouvoir distancer définitivement ses adversaires.

Si la côte de la Redoute incarne aujourd'hui des batailles purement sportives, elle fut, il y a un peu plus de 200 ans, témoin d'un carnage humain. La Redoute était le nom d'un fort construit par les Autrichiens lors de la Révolution française en 1789, dont il ne reste aujourd'hui aucun vestige. Seulement, au sommet de la côte, un mémorial consistant en une pierre de 2 tonnes sur laquelle sont sculptés le «coq hardi» français, emblème de la Wallonie, et l'inscription suivante: «Ici l'armée française vainquit les troupes autrichiennes, le 18 septembre 1794.» Quand Laurent Jalabert parviendra à ce point de la course, il devra démontrer sa supériorité pour semer le trouble dans l'esprit de ses rivaux, avant sa partie finale, accidentée, qui mène à Ans, dans les faubourgs de Liège. C'est dans la Redoute, l'an passé, que Vandenbroucke avait infligé à Bartoli, son premier revers. Or, l'absence de ces deux protagonistes confère, dimanche, au Français, Genevois d'adoption, le rôle de favori d'une classique qu'il n'a encore jamais gagnée…