Guillaume Hoarau est un personnage fascinant. Avec dix buts en onze matches, l’attaquant de Young Boys emmène le classement des buteurs de Super League à égalité avec Marco Schneuwly (Lucerne). Mais le Réunionnais est davantage qu’un bon footballeur. C’est un bourlingueur et un boute-en-train. Il a quitté son île à 19 ans pour la France métropolitaine, puis le Paris-Saint-Germain au début de l’ère qatarie pour la Chine, et plus tard encore la Ligue 1 française pour la Suisse. Partout, on s’en souvient comme de celui qui met l’ambiance dans l’équipe avec sa bonne humeur, sa musique et ses blagues.

Guillaume Hoarau est peut-être le meilleur joueur du championnat de Suisse; il en est assurément l’un des plus intéressants. A deux jours du choc au sommet contre le FC Bâle, son club n’a eu d’autre choix que de lui dédier une conférence de presse pour répondre aux pressantes sollicitations médiatiques. Un dispositif exceptionnel. «C’était peut-être arrivé une fois pour Hakan Yakin», nous glisse-t-on. Il y a quinze points d’écart entre le FC Bâle et Young Boys, mais samedi à 20 heures au Stade de Suisse, la vraie star de la Super League jouera côté bernois.

Le Temps: Comment aborder un match contre le leader quand l’écart de points est aussi important?

Guillaume Hoarau: Il faut regarder au-delà du simple résultat sportif. Aujourd’hui, Bâle n’évolue pas dans la même catégorie. C’est une superbe équipe, très professionnelle, qui représente bien la Suisse au niveau européen. Nous devons voir ce match comme une étape de notre travail quotidien pour réduire l’écart qui nous sépare de nos adversaires. Le FC Bâle est un modèle à suivre, comme le Paris-Saint-Germain en France. Et malgré sa domination, on voit que cette saison, Nice ou Monaco arrivent à lutter. C’est le but ici aussi. Après tout, il y a quinze points d’écart, mais il reste trois confrontations directes…

- Mais le titre paraît tout de même promis à Bâle. N’est-ce pas frustrant, lorsque, comme vous, on réalise une très belle saison?

- C’est la loi des sports collectifs. Tout ce que je peux faire, c’est donner mon maximum dans mon secteur de jeu. C’est vrai que sur un plan personnel, cela marche bien. C’est flatteur de me mettre en avant, mais aussi réducteur: je ne suis qu’à la conclusion d’un effort commun. Je marque des buts, mais ce n’est pas extraordinaire, c’est juste ma part du travail. Là, comme je connais une excellente période, j’essaie d’en faire un peu plus. J’ai 32 ans et je veux jouer à fond le rôle du grand frère dans le vestiaire.

- Que dites-vous aux plus jeunes?

- Qu’il faut savoir saisir sa chance quand elle se présente. A mon âge, on se rend compte qu’une carrière passe vite. Quand, la semaine dernière, nous faisons match nul en Grèce contre Olympiakos et que nous sommes éliminés de l’Europa League, il ne faut pas venir me dire que ce n’est pas grave. Si, ça l’est! Ce n’est pas un reproche, mais parfois, il y a ici ce côté «petits Suisses», cette tendance presque naturelle à se sous-estimer. Si, au sein d’une équipe, chacun met 10% d’effort en plus, cela peut permettre d’aller plus haut. Avec d’autres joueurs comme Steve von Bergen ou Marco Wölfli, j’essaie de faire passer le message.

- Quelles étaient vos attentes en arrivant en Suisse en 2014?

- Dans un premier temps? Jouer six mois, retrouver la forme, la confiance, puis un club de Ligue 1.

- Ce n’est pas ce qu’il s’est passé…

- J’ai bien retrouvé la forme et la confiance. Mais aussi un cadre dans lequel je m’épanouis. J’ai du plaisir dans mon travail, le football, et je peux vivre différemment. Comme quelqu’un de normal. Bien sûr, il y a une petite notoriété, de temps en temps un autographe à signer dans la rue. Mais ça fait plaisir, ce n’est pas le même stress qu’à Paris par exemple. Vous savez, le football n’est pas toute ma vie. J’ai aussi une passion pour la musique. Ici, je peux la vivre pleinement sans qu’on me le reproche. J’ai joué avec le groupe Open Season et il y a d’autres choses qui arrivent, des surprises. En France, on me dirait que je suis un fêtard, que je ne suis pas focalisé sur le football. Si je suis resté à Berne, c’est parce que je m’y sens bien.

- Vous avez la réputation d’être l’animateur du vestiaire. Que faites-vous exactement?

- Cela passe beaucoup par la musique. Je chante beaucoup. On me demande parfois si c’est facile de faire cela, mais pour moi oui, car je ne me force à rien, je suis simplement naturel et entier. Au PSG, je faisais des blagues à Zlatan Ibrahimovic et Thiago Silva.

- En 2013, vous avez quitté le PSG pour la Chine. Pourquoi?

- Il me restait un an de contrat à Paris. Nous avions déjà tout gagné. J’appréciais l’entraîneur, Carlo Ancelotti. Il me disait: «Tu mérites de jouer tous les week-ends. Mais il y a aussi Ibrahimovic, Lavezzi et Gameiro. Et je n’aligne qu’un seul attaquant.» Et puis les Chinois m’ont proposé beaucoup d’argent. J’ai beaucoup réfléchi. C’était soit le PSG, de nouveaux titres mais aussi la frustration de peu jouer, soit aller en Chine, prendre l’argent et penser à mes projets d’après-carrière, notamment dans la musique.

- Kevin Gameiro, qui était au PSG avec vous, est lui parti à Séville et, dernièrement, il est revenu en équipe de France. Avez-vous l’impression d’être passé à côté d’une plus grande carrière?

- Si je n’étais pas parti en Chine, si j’étais resté en Europe, les choses auraient peut-être été différentes. Mais avec des «si», tout devient possible. Moi, je continue simplement mon propre voyage, que j’ai commencé d’une petite île que beaucoup ne savent pas placer sur une carte. Si un club chinois me contactait, peut-être que j’y retournerais. Peut-être aussi que Mourinho va m’appeler. (Rires) Ou peut-être que je vais finir ma carrière à Young Boys…

- Ou au FC Bâle?

- Passer de Young Boys à Bâle, ce serait impossible.

- Aujourd’hui, êtes-vous le meilleur joueur de la Super League?

- Non. Je suis un des deux meilleurs buteurs, mais j’ai de la peine avec les autres classements individuels, le Ballon d'or… Moi, je crois juste que je suis un attaquant correct.