Après avoir vu Un Classement contesté, il est à craindre un «effet Streisand» pour Guillermo Vilas. On se souvenait de l’Argentin, vainqueur de 62 titres ATP dont quatre en Grand Chelem, comme l’un des joueurs majeurs de son temps. Le documentaire de Netflix rappelle un fait historique que beaucoup avaient oublié: Vilas n’a jamais été numéro un mondial. Vu la caisse de résonance de la plateforme californienne, il est à craindre que l’on ne retienne désormais plus que cela.

Le film est pourtant à voir absolument parce qu’il esquisse, en creux, un très attachant portrait de Vilas, quatrième mousquetaire des 70’s, un peu relégué dans l’ombre de Borg, Connors et McEnroe, mais à qui il redonne (à travers les nombreux champions qui y témoignent: Laver, Tiriac, Wilander, Borg, Becker, Sabatini, Federer, Nadal) toute sa place. Tout en haut, quelque part parmi les plus grands, les plus marquants, les plus influents. Mais numéro un?

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Officiellement, il n’a jamais été mieux classé que numéro deux. «Prenez tous les numéros un de l’époque et regardez leur nombre de victoires. Ils n’arrivent pas à la moitié de mes stats», dit-il. Et c’est vrai. Sa saison 1977 est à l’image de son bras gauche surdimensionné: hors norme. Finale à l’Open d’Australie, victoire à Roland-Garros, victoire à l’US Open. Il établit deux records annuels qui tiennent toujours (16 titres, 130 victoires) et un autre (46 victoires consécutives), que Nadal ne battra qu’en 2016. Malgré tout cela, Connors reste numéro un mondial en 1977 avec seulement sept titres et deux finales de Grand Chelem perdues.

Des classements manquants

Le classement ATP n’est alors pas établi chaque semaine mais périodiquement. Entre le 23 août 1973, date de la création de l’ATP, et la fin d’année 1978, il y a 280 semaines mais seulement 128 classements publiés. A certains moments, le numéro un le demeure par défaut. A d’autres, les trous sont comblés par le calcul d’une moyenne, une méthode qui défavorise Guillermo Vilas qui joue énormément (150 matchs en 1977).

Il s’en plaindra régulièrement durant sa carrière, et encore le 15 juin 2007. Mais ce jour-là, son compatriote Eduardo Puppo, vétéran du journalisme de tennis, y voit «une injustice historique» et se fait «happer» par cette histoire. D’autant que, six mois plus tard, la WTA reconnaît une erreur dans ses calculs et classe l’Australienne Evonne Goolagong numéro une mondiale durant deux semaines de la saison 1976.

Eduardo Puppo se lance alors un défi dont il ignore l’ampleur et les conséquences: refaire tous les classements ATP d’août 1973 à décembre 1978. Il reprend tous les résultats, un par un, à raison de 80 à 90 tournois par saison à une époque où tout est manuel et souvent lacunaire. Il se lance, se perd, se trompe, recommence. Ses recherches bouffent son temps, mangent son espace, grignotent son visage, rongent son mariage. Sa femme l’oblige à demander l’aide d’un mathématicien, d’un obsédé du classement comme lui mais qui serait doté d’une méthode et d’un ordinateur. Ce sera Marian Ciulpan, Roumain comme Tiriac le coach de Vilas.

«Seul quelqu’un comme toi peut m’aider»

En 2014, ils sont formels: Vilas aurait dû être classé numéro un, non pas en 1977, mais en septembre 1975, durant cinq semaines, puis durant les deux premières semaines de 1976. Le documentaire atteint une tout autre dimension après trente-huit minutes lorsque Ciulpan annonce la nouvelle à Vilas, qui apparaît pour la première fois âgé. L’image est crue, cruelle, la star a un teint de cire, des rides épaisses et molles, ses longs cheveux devenus rares sont teints et tirés d’une tempe à l’autre. On croirait un vieil acteur descendu de scène qui ôte son masque. Vilas champion ne prête aucune importance à son image; il est presque à nu. Il remercie et implore, mains jointes, de persévérer. «Seul quelqu’un comme toi peut m’aider», dit-il à Ciulpan.

A ce jour, et malgré l’envoi intégral du dossier, l’ATP n’a jamais voulu reconnaître la moindre erreur. L’intérêt du documentaire n’est plus là. Il bascule dans la relation entre Puppo et Vilas. Au fil du temps, le rapport s’est inversé entre le journaliste et le champion. Celui qui agit, celui qui a la force, c’est Puppo. Vilas est celui qui subit, attend, espère. C’est à peine suggéré mais les images sont impitoyables, ce phénomène est accentué par la maladie dégénérative dont souffre l’ancien joueur. Vilas, la force incarnée, est en train de fondre. Il a l’air un peu perdu, inoffensif, terriblement touchant. C’est un Don Quichotte désarmé, dont «Sancho Puppo» reprend la lance, hier par conviction, aujourd’hui par attachement.

Juste avant de s’installer à Monte-Carlo, Guillermo Vilas a tout donné à Eduardo Puppo, devenu à la fois son exécuteur testamentaire et son légataire universel. Le journaliste a hérité d’un sacré bordel et d’un véritable trésor. Car Vilas a tout conservé. Sa première raquette et toutes les suivantes, des photos, des coupes, des chaussettes encore poudrées de terre battue. Et surtout des dizaines de carnets et de cassettes. Sur le circuit, Vilas écoute de la musique et lit Antonin Artaud, écrit, parle, raconte et se raconte, pour tromper sa solitude sur les tournois ou pour mieux se connaître. Sur l’un d’eux, il signe à lui-même: «Ton ami depuis 25 ans». Sur un autre, il dessine le circuit par lequel pénétrer sur le court, «qui a une âme, comme chaque chose».

Une ampoule par jour

L’une des plus grandes méprises concernant les sportifs est de confondre ce qu’ils font avec ce qu’ils sont. Un mâle alpha sur un court ou un ring peut être un homme effacé dans la vie, un intellectuel au civil peut se révéler un besogneux une fois en short. Trop souvent, on ne prête (toutes les vertus) qu’aux riches, aux élégants. Vilas n’a jamais ressemblé à Federer. Ni même à Borg, ascète comme lui mais fluide et mutique. Avec Vilas, tout n’était que muscles, poils, sueurs et grognements.

On se souvient de lui comme l’inventeur du lift et le premier super-athlète du tennis (dans les deux cas, avec Bjorn Borg). Il est aussi le précurseur du «tweener», qui s’appelait alors «gran Willy», un coup de défense tapé entre les jambes, dont il eut l’idée en observant des joueurs de polo frapper la balle sous les pattes du cheval, mais que la légende a préféré inconsciemment attribuer à Ilie Nastase ou à Yannick Noah, parce que cela collait mieux avec l’image que l’on se faisait de l’un et des autres.

Guillermo Vilas n’était pas une brute des courts. C’était un homme d’une grande profondeur d’esprit, au sourire d’une étonnante douceur. S’il s’entraînait sept à huit heures par jour, c’était – raconte-t-il dans une de ses cassettes – en souvenir de son père qui, sentant sa propension à être obsessionnel, l’avait orienté vers le tennis avec ce conseil: «Les passions te mèneront loin. Ne fais pas les choses à moitié.» Enfant, Guillermo jouait tous les soirs dans le garage de la maison familiale à Mar del Plata. «Je jouais jusqu’à ce qu’une balle finisse par casser l’ampoule du plafond. Cela durait en général deux à trois heures. Je n’avais droit qu’à une ampoule par jour.» Bientôt, il fera nuit.