Durant les six journées de la phase de poules de la Ligue des Champions, Le Temps délaisse les grandes soirées européennes et s’intéresse aux plus petits clubs des six principaux championnats européens.

C’était encore l’été, à peine septembre, le Téfécé se prenait pour un club espagnol, alors les supporters s’étaient timidement permis de chambrer les leurs à 0-2 en chantant «Les vacances sont ter-mi-nées» et l’on s’était dit que ça devait ressembler à ça, une crise à Guingamp. Quatre matchs, quatre défaites, malgré le rappel des vertus ancestrales, le travail de sape des attaquants et le but tout en hargne et puissance de la nouvelle pépite locale Marcus Thuram.

Deux autres défaites suivront ce Guingamp-Toulouse (1-2), sans que le club armoricain ne licencie l’entraîneur Antoine Kombouaré ni que les ultras ne mettent le feu. Depuis, une victoire et trois nuls ont lancé la saison et l’opération maintien. Les Bretons peuvent compter sur le soutien des 15 000 spectateurs qui, une semaine sur deux, doublent la population de la ville.

Un club à part

En Ligue 1, l’En Avant de Guingamp (EAG) est un club à part. Un petit Poucet. Quatorzième à la moyenne de spectateurs, dix-huitième au nombre de saisons passées dans l’élite, dix-neuvième budget (28 millions d’euros), et surtout vingtième et dernier au nombre d’habitants. La ville compte 6800 habitants, l’agglomération 23 000, le Pays 71 000. Densité moyenne: 67 habitants au kilomètre carré. Et la concurrence du Stade Rennais, du FC Lorient et du Stade Brestois, que l’on pourrait rebaptiser Laudanum, Petibonum, Babaorum.

«La réussite de Guingamp, c’est celle d’un ancrage territorial, d’une petite ville dans une grande terre de foot qui a su se structurer posément en mobilisant toutes les ressources de sa région», estime Nicolas Hourcade, sociologue à l’Ecole centrale de Lyon, spécialiste du supportérisme. Cet ancrage a des racines historiques profondes. Le club est fondé en 1912 par des instituteurs, ces hussards noirs de la République qui luttèrent contre l’influence de l’Eglise dans les campagnes.

«La région est alors une terre de paysans illettrés et le Breton, en 14-18, sert de chair à canon, insiste Christophe Gautier, chef de presse de l’EAG. Le «plus jamais ça» est particulièrement fort après la guerre et le sport devient le terrain d’une lutte idéologique farouche entre catholiques et anticléricaux.»

«Meilleure pelouse de France»

L’En Avant de Guingamp envoie les enfants l’été dans des colonies de vacances au bord de la mer, bouffe du curé tous les dimanches, fait jouer des footballeurs-ouvriers, et commence à faire parler de lui en Coupe de France. Des exploits en 1969 et surtout en 1973 (victoires sur Laval, Brest, Le Mans, Lorient) l’implantent dans le cœur de la Bretagne et le font connaître à la France entière. En 1979, Jean-Jacques Annaud s’en inspirera dans Coup de tête. Si le film est tourné à Auxerre, Trinquamp c’est Guingamp. L’AJ Auxerre ne s’est jamais remise du départ de Guy Roux; Guingamp a au contraire prospéré après le départ (à la Ligue nationale, puis à la Fédération) de Noël Le Graët, l’homme qui amena un club de patronage au professionnalisme (1984) puis à l’élite (1995).

Aujourd’hui, Guingamp est fier de faire visiter ses installations inaugurées fin juillet sur la commune voisine de Pabu: le Pro Park (7,8 millions d’euros) et l’Akademi (8 millions), dignes des meilleures adresses d’Europe. Le stade de Roudourou, qui vient d’accueillir l’équipe de France, a été achevé il y a quelques années. Christophe Gautier, le chef de presse, fait visiter les coulisses, les vestiaires avec la photo des instits de 1912, la salle d’échauffement où il est rappelé que «seule la victoire est belle», les espaces VIP, le gazon hybride, sacré «meilleure pelouse de France», devant celle du Parc des Princes.

Ses deux endroits préférés: un marquage au sol pas totalement effacé qui date du premier match de Coupe d’Europe en 1996 contre l’Inter de Milan, et la vue derrière le but adossé au Kop Rouge. «On voit la flèche de la basilique de Guingamp entre les tribunes opposées. C’est la vue qu’avait Buffon quand il est venu avec le PSG. J’aime à penser qu’il a pris conscience de ce qu’était Guingamp.»

Une identité non exclusive

Partout, des mots sur les murs. Humilité. Respect. Honneur. Solidarité. Des slogans à la mode, sauf qu’ici, cela sonne vrai. Parce que c’est sincère, parce que ça a toujours existé. «Lorsque je jouais à Rennes, il m’est arrivé de venir ici voir des matchs, se souvient le milieu de terrain suisse Gelson Fernandes, aujourd’hui à l’Eintracht Francfort. J’aimais bien, cela me rappelait un peu le FC Sion à Tourbillon, avec une identité locale très forte.»

Cette identité a ceci de particulier qu’elle n’est pas exclusive. On voit moins flotter de Gwenadu, le drapeau breton, à Roudourou qu’au marathon de New York ou au Paléo. «Le club rassemble sur des valeurs sans insister sur le côté identitaire, assure le président, Bertrand Desplat. Guingamp accueille tout le monde.» Tous les entraînements sont publics. Tous les enfants de 6 à 10 ans ont le droit de jouer au club, quel que soit leur niveau. Tous les supporters ont pu devenir actionnaires ce printemps.

Des liens tissés par le foot

Le club a appelé ça l’opération Kalon («cœur» en breton). Une ouverture symbolique (40 euros) au capital. Un succès phénoménal: 15 206 souscripteurs (parmi lesquels l’évêque de Saint-Brieuc et Tréguier). Ensemble, ils ne représentent que 6,5% des actions, ont juste leur nom sur un mur à l’entrée du stade et un droit de regard sur la gestion des œuvres caritatives du club. «Nous avions bien dit aux supporters que ça n’allait rien leur rapporter, mais que s’ils aimaient le club, ils devaient le montrer», assure Bertrand Desplat. L’opération a été saluée partout en France, même si le sociologue Nicolas Hourcade dénote «un certain paternalisme dans les relations entre le club et ses supporters».

La mairie, elle, se félicite des liens tissés par le foot. «La ville est copropriétaire du stade à travers un syndicat mixte qui compte aussi l’agglomération et le département, mais ne met pas au pot pour combler les trous. Le stade a permis de fédérer les acteurs économiques de la région et au club de générer ses propres revenus. Les autres clubs locaux, ainsi que le club de handball, s’occupent des buvettes les jours de match et reçoivent 50% des bénéfices», souligne le maire, Philippe Le Goff, qui a joué au club jusqu’en cadet («Je suis de la génération des Coco Michel et Lionel Rouxel»). Et qui continue de dire «on» quand il parle de l’En Avant de Guingamp.


«Guingamp est un club de cœur de Ligue 1»

Le Temps: Votre club applique les mêmes méthodes que pas mal d’autres, mais chez vous ça marche et l’on sent que ce ne sont pas que des recettes.

Bertrand Desplat, président de l’En Avant de Guingamp: Vous a-t-on expliqué d’où viennent les valeurs affichées dans le stade?

Non.

L’En Avant a toujours eu une très forte tradition orale. C’est ce que l’on vous a raconté: le club populaire aux fortes racines paysannes et ouvrières, le foot comme ascenseur social, le refus du déterminisme, une affaire d’hommes plus que de moyens, etc. Lorsque j’ai pris la présidence en 2011, j’ai souhaité mettre des mots sur cette oralité, pour la préserver mais aussi pour la révéler. Le foot pro entrait vraiment dans l’ère du business et un club comme Guingamp devenait ringard, on nous traitait de «paysans» ou de «ploucs».

Il était grand temps d’afficher qui nous étions. Nous avons donc mandaté une sociologue pour organiser des réunions avec des gens de tous âges et de toutes conditions. Ce qui est ressorti de ces discussions était bluffant, et même émouvant. Les mêmes mots revenaient tout le temps: combat, exigence, solidarité. On les a inscrits sur les murs. Ce n’est pas du marketing; c’est nous depuis toujours.

Quel est le modèle économique de l’En Avant de Guingamp?

Nous sommes une sorte de coopérative qui compense l’absence d’un gros sponsor ou d’un actionnaire unique par une multitude de petits acteurs économiques. Le club compte 145 actionnaires, dont 143 sociétés locales. Et, là encore, ce n’est pas du marketing, mais l’association naturelle de gens qui partagent les mêmes buts: développer leur région, prouver que l’on peut être petits et faire de grandes choses. Nos sponsors vivent la même histoire. Servagroupe, notre sponsor principal, est le challenger régional de Samsic, le sponsor du Stade Rennais. Breizh Cola prend 20% du marché de Coca-Cola en Bretagne.

Beaucoup de clubs français se spécialisent dans la valorisation de jeunes joueurs. Et vous?

Le trading représente 15% de notre budget, et c’est un poste en augmentation. Nous essayons d’une part de former nos propres joueurs, et d’autre part de recruter malin. Dimanche dernier, le Canal Football Club a demandé à Gianluigi Buffon quel joueur de Ligue 1 l’avait impressionné. Il a cité notre attaquant Marcus Thuram, qui ne jouait pas à Sochaux en Ligue 2.

Acceptez-vous l’étiquette de petit club?

Moi j’appelle ça un club de «cœur de Ligue 1», comme les provinces sont le cœur de la France ou les villages le cœur des régions. Nous ne sommes pas en haut de l’affiche mais nous réussissons parfois quelques exploits et c’est cette capacité, cette possibilité qui conservent au football toute sa magie. Jusqu’à la saison dernière, Guingamp était avec l’OL le club qui obtenait les meilleurs résultats face au PSG. Il y a quelque chose du petit village d’irréductibles.

En revanche, point de vue installations, Guingamp figure parmi les clubs les mieux dotés.

L’humilité n’empêche pas l’ambition. Les investissements dans les centres d’entraînement et de formation font partie d’une stratégie durable pour asseoir le club en Ligue 1. Posséder des installations de pointe est une condition non suffisante mais nécessaire.

Avec de tels investissements, le club pourrait-il survivre à une relégation?

Descendre serait un problème, c’est évident. Rien que les droits télé baisseraient de 25 millions d’euros en Ligue 1 à 5 millions en Ligue 2. On s’y est préparé en augmentant nos réserves. Depuis 2011, nos fonds propres sont passés de 2 millions d’euros à 12 millions. C’est un matelas en cas de chute.

Malgré six défaites consécutives, vous n’avez pas licencié Antoine Kombouaré. Pourquoi?

La solidarité est aussi une de nos valeurs. Vous savez, depuis que j’ai pris la présidence, j’ai passé 55 journées entre la 16e et la 20e places. Lutter pour se sauver fait partie de l’ADN du club. Il faut du sang-froid et de la détermination, des qualités que possède notre entraîneur.