La Fédération internationale de football (FIFA) a annoncé la suspension provisoire pour trois mois du président de la Fédération haïtienne de football (FHF), accusé de viols multiples sur des joueuses mineures. Yves Jean-Bart, 73 ans, dirige la FHF depuis deux décennies. En février dernier, ce dirigeant à l’ancienne, surnommé «Dadou», a été réélu sans opposition pour un sixième mandat consécutif.

Mais fin avril, dans une enquête publiée par le Guardian, plusieurs anciennes joueuses l’ont décrit comme un violeur abusant de sa position de manière systématique. Témoignant de pressions subies pour garder le silence, des victimes présumées ont affirmé au journal, sous le couvert de l’anonymat, qu’au moins deux joueuses mineures auraient avorté suite à des viols commis par le président de la fédération dans le centre national d’entraînement, un ancien ranch de Jean-Claude Duvalier situé en périphérie de Port-au-Prince. Yves Jean-Bart fait depuis l’objet d’une enquête de la part de la brigade de protection des mineurs de la police judiciaire haïtienne.

Pressions et intimidations

De nombreuses ONG ont récemment fait pression pour inciter la FIFA à intervenir. «Alors que des menaces ont déjà été exercées, la FIFA a le devoir évident de limiter la capacité des responsables d’intimider ou de faire taire les accusatrices, insistait le 22 mai Minky Worden, directrice des initiatives mondiales à Human Rights Watch. Une suspension immédiate du président de la fédération haïtienne et de tout autre responsable impliqué le temps que soit menée l’enquête […] signifierait que la FIFA a l’intention de protéger les jeunes athlètes.» «Ces filles sont exposées aux prédateurs sexuels et ne bénéficient d’aucune protection de l’Etat ou d’autres responsables», déploraient les organisations féministes Sofa et Kay Fanm.

La FIFA a réagi lundi soir par un communiqué. «Conformément aux articles 84 et 85 du Code d’éthique de la FIFA, la chambre d’investigation de la Commission d’éthique indépendante a provisoirement interdit à M. Yves Jean-Bart, président de la Fédération haïtienne de football (FHF), toute activité liée au football, tant au niveau national qu’international, pour une période de 90 jours. Cette sanction a été imposée dans le cadre des enquêtes en cours concernant M. Jean-Bart. La décision a été notifiée à M. Jean-Bart aujourd’hui. La sanction provisoire entre en vigueur immédiatement.»

«Jouer à l’étranger dépendait du fait de coucher avec le président»

Cette nouvelle a été accueillie avec soulagement par Marie-Rosy Auguste Ducena, du Réseau national des droits humains. «La FIFA a pris la bonne décision, nous nous sommes rendu compte qu’Yves Jean-Bart et son cartel peuvent faire de l’ombre à n’importe quelle enquête judiciaire», a déclaré l’activiste haïtienne à l’AFP, rappelant que «cela fait longtemps que des rumeurs de marchandage sexuel contre avantages au niveau du football circulent dans le pays». Une ancienne joueuse de l’équipe nationale féminine d’Haïti a ainsi témoigné auprès de Human Rights Watch que «[sa] chance de jouer à l’étranger dépendait du fait de coucher avec le président» et affirmé que «tous les joueurs, responsables et personnels du centre étaient au courant de ce qui se passait».

Pourtant, les résidentes actuelles du centre national, qui vivent en vase clos depuis le début de l’épidémie de Covid-19 en Haïti, défendent aujourd’hui largement le président, qui fait ici figure de «père». «Le président Jean-Bart est comme un papa pour nous […] il aime et respecte tout le monde», a ainsi assuré à l’AFP Yvette Félix, ancienne capitaine de l’équipe nationale aujourd’hui entraîneuse. Dusane Nicolas, 12 ans, pensionnaire depuis le mois de décembre, n’y croit pas non plus. «Le président nous traite comme ses enfants: je ne pense pas que ça ait eu lieu vraiment. D’autres joueuses ont même organisé une manifestation de soutien. «Nous avons fait ces pancartes pour dire: arrêtez de salir notre image, arrêtez de salir l’image du pays», explique Kerly Théus, gardienne de la sélection nationale.

«Dadou», père de la nation

Pascale Solages, militante féministe, fondatrice de l’organisation Négès Mawon, explique que, sur l’île, «les familles des victimes et la population se font souvent complices car rester dans le silence, c’est comme rester en sécurité». Dans un pays où le football est l’un des rares motifs d’espoir et de fierté nationale, s’attaquer à «Dadou» revient selon des membres de la FHF à s’attaquer à Haïti. Le football offre à la nation caribéenne de rares occasions de briller, même si son unique participation à la phase finale de la Coupe du monde (masculine) date de 1974.

Niant en bloc les accusations portées contre lui, Yves Jean-Bart affirme avoir porté plainte à Paris contre le journaliste indépendant Romain Molina, coauteur de l’enquête publiée dans le Guardian, au motif qu’il aurait «souillé le drapeau».