L'événement ne manque pas de piquant. En match aller du 3e tour préliminaire de la Ligue des champions, ce soir, le FC Saint-Gall, champion de Suisse en titre, reçoit Galatasaray, champion de Turquie, au… Hardturm de Zurich. Le misérable stade de l'Espenmoos des Brodeurs, avec ses six douches pour 22 joueurs, a été jugé peu digne de la rencontre, et fort de ses 11 600 places, il risquait tout simplement d'éclater sous la pression du public.

Le repli stratégique s'avère sage, puisque ce soir, le Hardturm (17 666 places) affiche complet. Il risque aussi de faire grincer quelques dents parmi les caciques de Grasshoppers, locataire habituel des lieux. Il y a peu, en effet, c'est l'équipe zurichoise qui affichait haut et fort ses prétentions budgétaires et européennes. Aujourd'hui, elle assiste depuis les gradins à la montée en puissance sportive des «petits» Saint-Gallois, au budget ridiculement faible vu des bords de la Limmat: 5,9 millions, quand GC, même privé d'Europe, en affiche 18. Et que dire d'un pareil montant vu depuis… Istanbul. Avec 134 millions de francs, Galatasaray, champion de Turquie pour la 4e année consécutive, vainqueur de la Coupe de l'UEFA cette année et habitué des Coupes européennes depuis une dizaine d'années, figure parmi les plus gros budgets en Europe.

Face au club turc, le FC Saint-Gall dispute une rencontre dont l'enjeu dépasse de loin le seul enjeu sportif. Une qualification pour la Ligue des champions, à l'issue du match retour le 22 ou 23 août, permettrait en effet au champion suisse de toucher un véritable pactole (selon les standards helvétiques): une prime d'entrée de 1,5 million de francs versée par l'UEFA, organisatrice de la compétition, auxquels s'ajoutent 500 000 francs par match (six rencontres au 1er tour), plus 500 000 par victoire ou 225 000 en cas de match nul. Une manne d'au minimum 3 millions de francs, à laquelle s'ajouteraient les entrées spectateurs, etc.

De quoi chambouler la face du football suisse à court terme? Edmond Isoz, directeur de la Ligue nationale, en doute sérieusement. Selon lui, qu'ils soient encore sous contrat ou libres, les bons joueurs demeurent hors de portée des clubs suisses. «Toute proportion gardée, c'est un peu comme si une production suisse voulait se payer une vedette hollywoodienne: impensable. Et une participation à la Ligue des champions n'y changerait rien.» Pour lui, une qualification de Saint-Gall ferait du bien au moral du football suisse dans son ensemble, plus qu'aux intéressés eux-mêmes.

En cas d'élimination, resterait aux Saint-Gallois une participation à la Coupe UEFA. Mais là encore, sauf à y effectuer un parcours exceptionnel, les retombées seraient loin d'être immédiates. Car si les clubs engagés y gèrent directement leurs droits de retransmission TV, encore faut-il tomber sur un adversaire attractif. Le FC Saint-Gall, par exemple, troisième adversaire suisse consécutif de Galatasaray en tour préliminaire de Ligue des champions (après Sion en 1997 et GC en 1998), n'a pas franchement fait monter les enchères sur le front des télévisions turques. Le Lausanne-Sports, adversaire des Irlandais de Cork City au dernier tour préliminaire de la Coupe de l'UEFA jeudi, doit même s'attendre à perdre de l'argent. De même que le FC Zurich en avait perdu en 1998, avant de récupérer sa mise en 8e de finale grâce à un tirage au sort enfin favorable: l'AS Roma.

«Galatasaray doit son succès sportif et financier à une présence européenne qui s'inscrit dans la durée, rappelle Edmond Isoz. J'entends dire que Saint-Gall ou d'autres clubs pourraient être le Rosenborg de Suisse (ndlr: du nom de l'équipe norvégienne, qualifiée fréquemment en Ligue des champions). Mais c'est oublier un peu vite qu'il existe en Norvège, comme en République tchèque, une tradition sportive qui n'existe pas chez nous. Il faut du temps avant qu'un groupe de joueurs se familiarise avec les exigences d'une compétition européenne. Sans parler que les clubs suisses ont un point faible: quand ils y parviennent, ils disputent leur 8e de finale d'une Coupe européenne au sortir de leur trêve hivernale, à la différence de leurs adversaires.» Constat ô combien réjouissant.

Les dirigeants saint-gallois, prudents, n'ont de fait pas consenti d'investissements inconsidérés. Ils ont engagé Marco Walker (30 ans), qui a joué deux saisons à Munich 1860 et évolué à dix reprises en équipe nationale au poste de latéral gauche, et Sebastio Ferrera Nascimento (23 ans), en provenance de Portuguesa São Paulo. Et avec les bénéfices qu'ils retireront de leur parcours européen, ils savent déjà qu'ils épongeront les 500 000 francs de dettes du club. Pas de quoi régner de manière indiscutable sur le football suisse.