Avec son imposante carrure, sa tronche de videur de boîte de nuit et sa voix grave, Harry Edwards ne passe pas inaperçu. C’est surtout un homme qui parle avec passion. Sociologue du sport, il est le mentor de célèbres sportifs noirs américains, dont Colin Kaepernick, le quarterback des 49ers de San Francisco devenu le paria de la National Football League (NFL) en 2016, après avoir osé poser le genou à terre pendant l’hymne national pour dénoncer les brutalités policières à l’égard des Noirs.

C’est lui aussi qui a encadré les deux sprinteurs Tommie Smith et John Carlos, en 1968, lorsqu’ils sont apparus sur le podium du 200 mètres, le poing levé, aux JO de Mexico, quelques mois après l’assassinat de Martin Luther King et les émeutes qui ont suivi. Professeur de sociologie émérite à l’Université de Californie, Harry Edwards a été consultant de l’équipe de NBA des Golden State Warriors et de l’équipe de football des 49ers. Il a également contribué au recrutement d’Afro-Américains pour des postes importants dans la ligue de baseball. Auteur de plusieurs ouvrages, dont The Revolt of the Black Athlete, il reste avant tout un activiste, qui veut apprendre aux jeunes à «rêver les yeux ouverts». C’est depuis sa maison de Californie en plein chantier qu’il nous raconte ses années de militantisme.

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Le Temps: La mort de George Floyd, étouffé sous le genou d’un policier blanc, a déclenché un tsunami de réactions, aux Etats-Unis et à l’extérieur. Vous attendiez-vous à un tel impact?

Harry Edwards: Elles sont le résultat d’une combinaison de facteurs: la répétition d’injustices, le fait que le drame ait été filmé en direct et l’importance des réseaux sociaux. A cela s’ajoute le contexte particulier de la pandémie et du confinement, avec les angoisses et les frustrations qu’ils provoquent. Surtout, le geste du policier, ironiquement, renvoie à celui de Colin Kaepernick, qui dénonçait précisément les brutalités policières. Quand il s’est agenouillé pendant l’hymne national en 2016 pour protester contre les injustices raciales, cela s’inscrivait dans une longue série de drames.

L’acquittement des meurtriers du jeune Emmett Till, torturé et tué en 1955 après avoir été accusé d’avoir dragué une Blanche, a déclenché le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis. Depuis, de nombreux Noirs, souvent non armés, se sont fait descendre à tort, sans que personne ne soit inculpé. Colin Kaepernick n’est pas le premier à s’agenouiller ainsi. Martin Luther King l’a fait, en 1965, pendant la marche de Selma. Mais le footballeur a su donner une signification à son geste, le populariser. Sa photo était partout. Les réseaux sociaux ont accru sa visibilité. Dans ce contexte, c’était quasiment inévitable qu’un tel drame, impliquant un policier agenouillé sur sa victime jusqu’à sa mort, provoque une indignation si forte.

A quel autre événement peut-on comparer le mouvement de contestation actuel?

L’assassinat de Martin Luther King en 1968 a provoqué une réaction similaire. Mais aujourd’hui, les réseaux sociaux accentuent la capacité de mobilisation, grâce à des millions de partages. La vidéo montrant l’agonie de Floyd est très vite devenue virale. Le problème est que cette indignation tourne autour de la douleur vécue par les Afro-Américains. Or il faut s’attaquer à ce qui provoque ces drames: les problèmes de suprématie, de puissance et de privilèges qui existent au sein de la communauté blanche. Les Noirs n’ont jamais été considérés comme des témoins crédibles de leur propre vécu.

Au temps de l’esclavage, les esclaves aspiraient à être libres, or leurs maîtres affirmaient qu’ils étaient heureux. Ces indignations et tentatives de créer des changements aussi minimes soient-ils provoquent par ailleurs souvent des contre-offensives. Dans les années 1880, la période de la reconstruction après la guerre de Sécession a conduit, en 1896, à l’arrêt Plessy vs Ferguson de la Cour suprême. Il autorisait les Etats qui le souhaitaient à imposer des mesures de ségrégation raciale. Et après les émeutes des années 1950, Richard Nixon, en campagne présidentielle, a développé la «stratégie du Sud», pour séduire l’électorat blanc du Sud, en faisant appel au racisme contre les Afro-Américains. Le démantèlement des lois ségrégationnistes Jim Crow et le mouvement des droits civils avaient aggravé les tensions raciales. Ces temps aussi, on n’échappera probablement pas à un retour de bâton.

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Black Lives Matter est pourtant désormais perçu positivement par 57% des Américains, contre seulement 27% en 2016. N’est-on pas à un tournant?

Je ne pense pas. #BlackLivesMatter est d’abord un hashtag, créé en 2012 par trois femmes noires, en réaction à l’acquittement du meurtrier blanc de Trayvon Martin. Il est devenu un slogan, puis un mouvement. Mais, comme pour Black Power, il n’y a rien de programmatique derrière. Or, il faut s’attaquer aux racines du mal, au racisme institutionnel. Si des Blancs ont mis huit ans pour adopter un slogan, combien en faudra-t-il pour arriver à de vrais changements?

Des images fortes ont montré des policiers ou réservistes de la Garde nationale poser un genou à terre, sur demande des manifestants. Or si elles renvoient au geste de Kaepernick, elles renvoient aussi à celui du meurtrier de Floyd…

Bien sûr. Quand j’ai vu des représentants des forces de l’ordre s’agenouiller dans la rue, quand j’observe la speaker de la Chambre des représentants faire de même, ou quand j’entends le commissaire de la NFL Roger Goodell dire que la vie des Noirs compte, je comprends leur intention. Mais ils le font quatre ans trop tard. Il fallait écouter Kaepernick en 2016. Dans les années 1960, Gil Scott-Heron chantait que la révolution ne se ferait pas devant la télévision. En 2020, elle ne se fera pas online. Il y a des images, fortes, qui deviennent iconiques, et des mobilisations de masse qui marquent. Mais la vraie révolution, celle qui conduira aux changements nécessaires, se fera derrière des portes closes, en coulisses.

Avez-vous eu l’occasion d’échanger récemment à ce sujet avec Colin Kaepernick?

Non. Pas depuis que j’ai dit que j’allais proposer sa candidature pour le Prix Nobel de la paix, d’ailleurs [pour 2021, les nominés pour 2020 étant déjà connus, ndlr]. Il le mérite. Il a contribué à dénoncer et énoncer les brutalités policières. Des Noirs témoins de meurtres n’osent toujours pas appeler la police par crainte d’être tués. Quand des Noirs se font tirer dans le dos, des policiers arrivent encore à faire valoir cela comme de la légitime défense. Vous vous souvenez de Tamir Rice? En 2014, à l’âge de 12 ans, il s’est fait tuer par un policier alors qu’il jouait avec un pistolet factice dans un parc. Le policier a réussi à faire croire qu’il craignait pour sa vie!

Avec son geste, Kaepernick a voulu signifier que ces actes ne sont pas des homicides involontaires ou de la légitime défense, mais bien des meurtres, exécutés sous couverture d’un badge policier. Pour la première fois depuis des décennies, les Noirs ont réussi à imposer une nouvelle définition. La dernière fois, c’était en 1954, avec l’arrêt de la Cour suprême Brown vs Board of Education, qui a déclaré la ségrégation raciale inconstitutionnelle dans les écoles publiques. L’impact de son geste est majeur. Il explique en partie les réactions d’aujourd’hui. Aucun autre athlète n’a par ailleurs été nommé pour le Nobel de la paix. Ce serait une reconnaissance pour tous ceux qui ont enduré des sacrifices. En 2016, j’ai envoyé le maillot et les chaussures que Kaepernick portait lors de sa première protestation, signés, au Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines, à Washington. J’ai demandé qu’ils soient placés dans une vitrine à côté des objets de Mohamed Ali.

Le commissaire de la NFL Roger Goodell vient de déclarer avoir eu «tort de ne pas avoir écouté» les joueurs plus tôt et encourage les équipes à recruter Kaepernick. Hypocrite?

Roger, je le connais bien, on se parle souvent. C’est un homme honnête, mais il sert les patrons de la NFL, qui sont en majorité des conservateurs, certains même des réactionnaires de droite, alors que la League est composée à 75% de joueurs noirs. Juste parce qu’un maître dépendait de ses esclaves pour faire fonctionner ses plantations et l’industrie du coton ne signifie pas pour autant qu’il les respectait. Si Roger Goodell était éjecté, il serait remplacé par quelqu’un qui défendrait encore plus l’idéologie des patrons. Cela dit, il est évident qu’il n’a pas réagi correctement.

Colin Kaepernick doit-il retourner sur le terrain s’il reçoit des offres?

Ce sera son choix. Mon sentiment: sa place dans l’Histoire est faite. Il sera le Mohamed Ali de sa génération. C’est l’athlète le plus significatif du moment en raison de ce qu’il a accompli et des sacrifices consentis. Il ne m’a pas demandé mon avis, mais si je devais le conseiller, je lui dirais la même chose que ce que je dis aux rookies aux entraînements: le football américain est ce qui se rapproche le plus de la guerre. Vous pouvez littéralement vous faire tuer. Si vous jouez plus de trois ans, vous risquez d’avoir des blessures ou séquelles irréversibles, comme des pathologies cérébrales (commotions). Ce n’est pas par hasard si la NFL collabore avec l’armée pour développer des casques de combat. Compte tenu de sa place dans l’Histoire et de son influence, je ne vois pas pourquoi il devrait revenir sur le terrain où des types de 100 à 200 kilos vous foncent dessus avec violence. Mais le sport est parfois comme une religion. Une fois que vous y avez pris goût… Et une place chez les Vikings du Minnesota, à Minneapolis, la ville où George Floyd a été tué, aurait évidemment une signification particulière.

Etes-vous toujours convaincu que les athlètes noirs sont les mieux placés pour dénoncer les injustices?

Le sport reflète la société. Les athlètes noirs ont depuis toujours été au premier plan pour lutter contre les discriminations. Il y a eu quatre vagues de sportifs activistes. Les pionniers de la première vague, comme Jesse Owens, qui a défié l’idéologie nazie aux JO de Munich, Jack Johnson ou Joe Louis, qui ont fait pression pour être reconnus et légitimés dans une société d’apartheid. En 1896 déjà, le cycliste Major Taylor protestait contre son interdiction de participer à des courses dans son pays. Après la Seconde Guerre mondiale, des athlètes comme Jackie Robinson, Larry Doby, Kenny Washington et Chuck Cooper ont été les catalyseurs de la déségrégation dans les sports d’équipe américains. C’est la deuxième vague.

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La troisième vous concerne plus directement, avec Tommie Smith et John Carlos…

C’est celle de l’époque Black Power, qui revendiquait la justice sociale. On peut également citer Jim Brown, Bill Russell, Mohamed Ali, Arthur Ashe ou Curt Flood. Entre la troisième et la quatrième vague, née il y a une dizaine d’années, des athlètes comme Michael Jordan et Charles Barkley ont par contre renoncé à l’activisme. Ils ne voulaient pas être des modèles.

Et aujourd’hui? En font-ils suffisamment? Le basketteur LeBron James a été l’un des premiers à réagir à la mort de Floyd. Il a lancé une association pour inciter les Afro-Américains à voter pour la présidentielle du 3 novembre.

Inciter les Noirs à voter pour se débarrasser du clown qui occupe la Maison-Blanche et manifester, c’est bien. Mais ils doivent aussi agir pour apporter de vrais changements en tentant d’influencer la communauté blanche à travers leurs alter ego blancs. Nous avons besoin d’alliés blancs aussi indignés que nous par les privilèges et sentiment de puissance dans leur communauté qu’ils le sont par les plaies de l’injustice, de l’inégalité et de l’oppression systémique dans les communautés noires!

Les athlètes blancs sont longtemps restés plutôt discrets sur ces questions…

N’oubliez pas les femmes. Martina Navratilova a toujours été une formidable avocate des droits humains, des droits des femmes et des homosexuels. Billie Jean King, aussi. Comme plus récemment, Megan Rapinoe, qui a soutenu Colin Kaepernick.

Trois lesbiennes. Est-ce un hasard?

Elles comprennent mieux les injustices pour avoir elles-mêmes subi des discriminations. Il ne faut pas sous-estimer l’influence des athlètes de haut niveau. En 2013, je m’adressais à 200 jeunes de 7 à 13 ans, des Noirs surtout, lors d’un camp d’été. Je leur ai demandé s’ils préféraient être le basketteur Stephen Curry ou Barack Obama. Seuls 5 ont répondu Obama! Et devinez quoi: les parents ont presque dit pareil.

En 1967, comme sympathisant des Black Panthers, vous avez lancé l’OPHR, l’Olympic Project for Human Rights, soutenu par Martin Luther King. Vous avez reçu des menaces de mort. Vous étiez un «révolutionnaire subversif» aux yeux du FBI. Est-ce plus facile de dénoncer les injustices aujourd’hui?

Je ne crois pas. J’ai reçu près de 300 menaces de mort et le FBI a effectivement accumulé 3000 pages sur moi, un dossier que le directeur Edgar Hoover a tenu à gérer lui-même, comme j’ai pu le découvrir grâce à un ancien cadre de l’agence devenu mon ami. Mais Kaepernick a aussi fait l’objet de menaces de mort. Et LeBron James a subi des pressions. Sa maison a été recouverte de graffitis. Les racistes, crypto-nazis et suprémacistes blancs arrivent aujourd’hui à mieux divulguer leur haine via les réseaux sociaux.

L’image de Tommie Smith et John Carlos à Mexico en 1968 est devenue iconique. Auraient-ils osé lever le poing sur le podium, qui leur a valu l’exclusion des JO, sans vos conseils? Quelle a été votre influence?

C’est Tommie Smith qui a eu l’idée du poing levé et John Carlos a dit amen. Mais cela faisait partie d’un mouvement. Quand nous avions compris que le boycott total des JO ne se ferait pas, il fallait réfléchir à d’autres moyens de protester. J’ai beaucoup discuté avec Tommie. Ce que j’ai fait en 1968, c’est tenter de structurer la protestation et donner du sens aux gestes que les athlètes ont faits sur le podium, dans un contexte tendu, au Mexique aussi (le gouvernement mexicain venait de réprimer une contestation estudiantine, provoquant des centaines de morts).

Tommie Smith a eu l’idée du poing levé, mais les gants appartenaient à sa femme. On lui avait dit qu’il ferait froid à Mexico, à cause de l’altitude. Smith en a donné un à Carlos. Le troisième homme, l’Australien Peter Norman, était sur le chemin du podium, quand une équipe de Harvard lui a tendu un de nos badges de l’OPHR. Il l’a porté, comme les deux autres, sans savoir ce qui se tramait. Il ne l’a compris qu’une fois de retour en Australie. Par la suite, entre 1972 surtout, année où 11 athlètes juifs ont été tués aux JO de Munich, et la naissance de Black Lives Matter en 2012, l’activisme en faveur des Afro-Américains dans le sport a connu une sorte de longue parenthèse.

Mais vous, êtes-vous toujours le même qu’en 1968?

Non: je suis encore plus combatif! J’ai 77 ans, je vis dans la même maison et avec la même femme depuis cinquante-deux ans, mais je suis encore plus passionné qu’à l’époque et plus conscient de l’impact du sport dans la société.

Tommie Smith relève dans sa biographie que vous faites désormais partie du système que vous combattez…

Je dirais le contraire: c’est le système qui m’a rejoint. Je suis extrêmement fier de ce qu’ont fait Carlos et Smith sur le podium, mais il faut ensuite œuvrer pour que le geste ait de l’impact. Vous devez donc agir de l’intérieur, travailler avec ceux que vous critiquez et dénoncez.

Vous auriez pu devenir un athlète professionnel. Un regret d’avoir choisi une autre voie?

Pas du tout. J’aurais pu être recruté par les Vikings du Minnesota ou les San Diego Chargers, et j’ai reçu aussi une offre des Lakers de Los Angeles en NBA, après avoir fait du lancer de disque à haut niveau. Mais je n’aurais été qu’un athlète parmi d’autres. J’ai choisi de suivre un cursus à l’université et de devenir prof. C’est le plus beau métier du monde. Vous incitez les gens à penser, les aidez à changer la perception et la compréhension qu’ils ont du jeu auquel ils participent. Je suis convaincu que c’est ma meilleure contribution à la cause que je défends.


Dates clés

1942: Naissance le 22 novembre dans l’Illinois.

1967: Cofonde le Projet olympique pour les droits de l’homme. Publie «The Revolt of the Black Athlete» deux ans plus tard.

2020: Propose la nomination de Colin Kaepernick au Prix Nobel de la paix.