Depuis que l’aïeul Bautista a traversé l’Atlantique à la fin du XIXe siècle, la famille Heguy a marqué l’histoire du polo. Elle est la seule à compter autant de handicaps 10.

D’aussi loin qu’il s’en souvienne, Marcos Heguy a toujours joué au polo. Les livres retraçant l’histoire du maillet le montrent en 1976, à 9 ans, au bord du terrain de Palermo, un petit taco à la main en compagnie de ses parents et de ses trois frères. «Il était terrible, raconte Norita, sa maman. Il faisait tout le temps des bêtises, c’était le pire de tous.»

Marcos est né dans la plus célèbre dynastie de joueurs de polo. Son arrière-grand-père Bautista a quitté son pays basque natal à la fin du XIXe siècle pour gagner la terre promise de l’élevage. Il a dispersé ses moutons dans la pampa quand les Indiens peuplaient encore la plaine. Seul le cheval lui permettait alors de relier ses deux fermes distantes de 170 kilomètres. Le virus du polo a saisi son fils Antonio, le grand-père de Marcos, ingénieur agricole. Ce dernier a atteint un handicap de 6 et remporté l’Open d’Argentine.

Les quatre enfants d’Antonio ont appris à jouer avec des bâtons quand il n’existait pas encore de petits tacos. Ils n’avaient le droit de sortir la balle qu’au coucher du soleil, une fois le travail à la ferme terminé. Deux de ses fils, Alberto et Horacio, ont atteint le handicap 10 et fait parti de la première équipe du monde de handicap 40. Pendant une génération, ils ont dominé le polo mondial et voyagé à travers la planète. Le sport était encore un hobby, qui ne nourrissait pas son joueur. Les deux frères ont fondé ensemble Grainco Pampa, une compagnie de vente de grains. Ils ont eu chacun quatre fils, tous sauf un – tombé brièvement dans le coma suite à une chute de cheval – ont joué au polo.

«Personne ne se souciait que ce soit dangereux, dit Marcos. Nous jouions et c’est tout. Et ce sera pareil pour mon fils. Mon père a tout fait pour que nous puissions devenir professionnels, mais il ne nous a pas appris à jouer.» Les quatre fils d’Horacio, les jumeaux Horacito et Gonzalo, Marcos et Bautista, ont toujours joué ensemble et tous atteint le handicap 10. «C’est la première fois dans l’histoire, raconte Norita. J’en suis très fier. Grâce à cela, notre famille est connue dans le monde entier. Mais ce sport est dangereux. J’ai toujours eu peur pour mon mari et mes fils et c’est encore le cas.» Les Heguy ont été anéantis par un terrible drame en 2000, quand l’aîné, Gonzalo est décédé dans un accident de voiture aux Etats-Unis. Le jumeau, Horacito, n’a depuis plus jamais été le même.

L’avenir de la famille Heguy repose aujourd’hui sur les frêles épaules de Marcos junior, petit rouquin d’à peine 2 ans. Le garçonnet est arrivé comme l’enfant béni après trois filles. L’aînée, Clara, aime taquiner le taco, mais aux yeux de tout mâle argentin, une joueuse de polo ne peut tout simplement pas être prise au sérieux. Marcos prend son fils partout avec lui et quand il joue, il reste avec les petiseros. «Je le mets tout le temps à cheval, dit-il. Qu’il le veuille ou non. S’il est doué, j’espère qu’il deviendra un grand joueur de polo. Mais ça ne vaut la peine que s’il est bon.»