Coupe du monde 2018

Heimir Hallgrimsson, la possibilité d’une île

Le sélectionneur de l’Islande, qui affronte la Croatie mardi (20h), va tenter de qualifier son pays pour les huitièmes de finale. Rien ne semble impossible quand on a déjà affronté tant de tempêtes

Obtenir un rendez-vous avec Heimir Hallgrimsson? Rien de plus facile. Il donne son portable, son mail, son adresse perso et il ajoute: «Tu passes à la maison quand tu veux!» C’est là que ça se complique, et qu’il devient le sélectionneur le plus difficile à croiser au monde. Il faut d’abord arriver jusqu’en Islande, ce qui n’a pas été possible du premier coup (tempête, avion annulé, en février).

Il faut ensuite le rejoindre sur son archipel des Vestmannaeyjar, là où il a toujours vécu. Pas simple, là non plus: vents démentiels et chutes de neige ont reporté le vol à plusieurs reprises. Et une fois sur place (après des frayeurs indescriptibles à l’atterrissage), il faut patienter: Heimir a des obligations professionnelles.

Dentiste à temps partiel

Le sélectionneur de l’équipe d’Islande qualifiée pour la Coupe du monde en Russie n’est pas occupé à décortiquer les tactiques préférentielles du Nigeria ou de l’Argentine. Il soigne une carie chez une gamine de son village. Dentiste de formation, il exerce toujours son métier à temps partiel. Il n’en a pas besoin; sa communauté, si. La culture islandaise se base sur l’entraide et la solidarité désintéressées. Les conditions climatiques et la rudesse générale de la terre l’ont forgée depuis mille ans, et personne n’est ici surpris de voir Hallgrimsson jouer de la roulette. «C’est le gars le plus simple qui soit, qui traite tout le monde de la même façon. Il reste dentiste parce que ça peut éviter aux habitants un long voyage à Reykjavik», assure un intime. «Je fais ça pour garder la forme, pour entraîner mes mains et mon cerveau comme d’autres vont jouer au golf. J’ai fait ça toute ma vie quand même, et puis on ne peut pas dire non ici, c’est une petite communauté. Je suis content d’aider mes amis.»

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Ses amis, ce sont les 4300 habitants de l’archipel. Entre eux, la communication est bluffante de naturel: aucune déférence, une grande sobriété dans les échanges. Heimir Hallgrimsson est l’un des leurs, tout simplement. Il a toujours vécu ici, en dehors de ses six années d’université à Reykjavik, et tient à nous embarquer dans une visite guidée. Il montre une maison blanche au sommet d’une île près du port, qu’on met un peu de temps à repérer dans cette ambiance de bout du monde. «C’est notre maison familiale, celle où on allait chasser les macareux pendant l’été. Le meilleur point de vue de toute l’Islande.»

«Les iliens ont la peau dure»

Il est encore plus fier de montrer des installations sportives à peine croyables pour quelques milliers d’habitants. Un terrain de football extérieur, mais aussi un couvert dans un complexe dingue. Une sorte de gymnase géant avec trois terrains de handball, une piscine et des salles multisports. Un vrai monde parallèle, un vaisseau spatial où toute la jeunesse de l’île semble se donner rendez-vous le soir après avoir quitté ses champs de lave. Ils ont tous l’air en pleine santé, surtout entre les oreilles, selon Hallgrimsson: «Les iliens ont la peau dure, mais ceux qui ont grandi dans une île à côté d’une île ont un caractère encore plus affirmé. Il faut trois heures de ferry pour se rendre à Reykjavik, puis une heure ou deux de bus, et la même chose au retour, tout ça pour aller jouer un match de foot ou de hand. Nos jeunes doivent être motivés, ambitieux et dédiés s’ils veulent percer.»

Ils doivent aussi avoir un peu de chance. En janvier 1973, une éruption géante et soudaine a ouvert l’île en deux. Aucun blessé à déplorer: un miracle inouï. Tous les bateaux de pêche étaient restés à quai en raison de la tempête de la veille, les habitants ont pu s’y entasser pour fuir la colère des entrailles de la terre. Heimir avait à peine 5 ans: «J’avais reçu un bout de caillou dans l’œil, ça m’avait fait très mal. Et la mer était déchaînée, j’ai été malade comme tous les autres, c’était impressionnant de voir tout le monde vomir.» L’éruption a duré jusqu’en juin, l’archipel est resté inoccupé pendant un an, et il a fallu des années pour tout nettoyer. La coulée de lave s’est arrêtée juste avant le port, laissant un petit passage pour les bateaux. «Si l’accès au port avait été fermé, c’était la mort de la ville à coup sûr.»

Heimir et ses parents sont revenus. C’est ici qu’il a entamé sa carrière de coach avec les débutants, à 17 ans. Puis avec les féminines, puis les hommes, avant de rejoindre l’équipe nationale en 2010 comme assistant du Suédois Lars Lagerbäck. Il n’a plus envie de jouer les faux modestes, alors il constate: «J’ai toujours fait mieux que le résultat de l’année d’avant, c’est une constante dans mon parcours.» Laminée lors des qualifications de l’Euro 2012, l’Islande s’est ensuite brillamment qualifiée pour l’édition 2016 en France, atteignant les quarts de finale après avoir éliminé l’Angleterre en huitièmes. Idem ou presque pour la Coupe du monde: vaincue en barrages pour rater le Brésil en 2014, elle a terminé première d’un groupe relevé (Croatie, Ukraine, Turquie) pour se qualifier directement pour la Russie. «Ici, tout le monde considère ça comme normal, alors que c’est la première fois qu’on finit premiers de groupe. Les Islandais sont tellement exigeants… Mais dans quelques années, on se rendra compte de la portée de l’exploit.»

Meneur exceptionnel

Il a l’air calme quand il s’exprime, mais partout autour de lui, comme une aura, il y a une intensité qui ne trompe pas. Heimir Hallgrimsson est un exceptionnel meneur d’hommes. Lars Lagerbäck s’en est très vite rendu compte, au point de le nommer cosélectionneur en 2014 et de lui laisser les rênes de l’équipe en 2016. Si on le lance sur ses joueurs, il devient intarissable. «On a une identité très claire, comme peu d’équipes dans le monde. On sait ce qu’on doit faire pour y arriver. Tout le monde pense la même chose, je n’ai pas besoin d’en rajouter dans les causeries. Une seule fois on a oublié nos valeurs, pour une défaite en Finlande (0-1) qui a failli tout compromettre. Mais elle nous a finalement remis le cerveau à l’endroit, ce fut un mal pour un bien. Dans le monde d’aujourd’hui, tout le monde attend un héros.»

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Son meilleur joueur, c’est peut-être Gylfi Sigurdsson d’Everton. «Et c’est lui qui se dépouille le plus sur le terrain, en match comme à l’entraînement. Chaque coach est à la recherche du combattant ultime, du mec qui va se sacrifier comme personne et transcender l’équipe. Moi, j’en ai 23 comme ça. Si un seul s’oublie, on n’y arrive plus. Il n’y a aucun individualisme, et le message pour les enfants est merveilleux: on n’y arrivera jamais seul dans notre pays. Au foot comme dans la vie.» Il aime ses joueurs, son île et son pays, qui le lui rendent bien: un contrat de deux ans supplémentaires lui tend les bras. Mais il aimerait quand même tenter sa chance à l’étranger, aux Etats-Unis notamment. «Le foot est plus sain là-bas: il y a un salary cap, le système des transferts est encadré, à l’ancienne. On est obligés de faire avec ce qu’on a, c’est plus intéressant.»

On ne sait jamais quand on va pouvoir arriver aux Vestmann, ni quand on va en partir d’ailleurs. Les vents à 140 km/h nous ont empêchés de quitter Heimir Hallgrimsson comme prévu, il a fallu patienter une journée supplémentaire.

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