Tennis

Heinz Günthardt: «L’Open d’Australie sera déterminant pour Federer»

Heinz Günthardt suit le circuit comme consultant pour SF. A l’heure du Masters, l’ancien joueur analyse la hiérarchie et les perspectives pour le Bâlois en 2013

Le Temps: Roger Federer a réalisé une très belle saison. Mais il y a eu cette déception à l’US Open où il s’est laissé à nouveau piéger par Tomas Berdych…

Heinz Günthardt: Ce n’est pas si étonnant. Le jeu de Roger convient à Berdych. J’ai joué au golf avec Berdych. On a passé cinq heures sur les greens et on a parlé un peu de tennis. On a évoqué Rafael Nadal et sa finale contre lui à Wimbledon en 2010. Et il m’a dit: «Si Nadal est en forme, pour moi, il est impossible à jouer. Je préfère affronter Roger même s’il joue bien.» C’est une question d’opposition de styles. Quand Berdych joue contre Roger, il est persuadé qu’il a sa chance. J’ai eu peur pour Roger avant son quart de finale à l’US Open. Quand je vois Berdych dans sa partie de tableau, je me dis «Attention danger». Il a d’ailleurs remporté des matches contre lui il y a trois ou quatre ans qu’il n’aurait quasiment pas dû gagner parce qu’il était dominé. Après sa défaite cette année à l’US Open, certains ont parlé d’excès de confiance. Mais ce n’était pas ça, le problème. Contre Berdych, il sait avant la rencontre qu’il peut perdre et il a ça en tête dans les moments importants. Parfois, ça tourne à son avantage comme à Madrid, parce que le niveau de Berdych y a baissé un moment. Quand il l’affronte, Roger a conscience qu’il n’a pas tout sous contrôle.

– L’an dernier, Federer avait fait un break de six semaines avant la dernière ligne droite de la saison et avait tout gagné derrière. Cette année, il n’a pas pu le faire. Le sentez-vous plus fatigué?

– Je n’ai pas l’impression que c’est une question de fatigue. C’est plutôt mentalement qu’il est un peu usé. S’il joue pendant des semaines et des semaines avec comme objectif de rester numéro un mondial – atteindre 300 semaines était probablement son but –, il est normal qu’il se sente las une fois l’objectif atteint. Il y a comme une décompression, un relâchement. Surtout s’il sait que Djokovic va de toute façon lui passer devant au classement. Ce n’est peut-être même pas conscient. Parfois, on se lève le matin et on a moins d’énergie.

– Federer semble avoir besoin de se fixer de petits objectifs précis, et notamment des records supplémentaires, pour trouver la motivation…

– Il a toujours fonctionné comme ça. Il partage les grands buts en petits objectifs. C’est l’explication au fait qu’il n’ait jamais abaissé son jeu. Certains, après avoir gagné un grand truc, ne jouent plus vraiment pendant trois mois. Lui, ça ne lui est jamais arrivé. Il se fixe toujours de nouveaux objectifs. C’est le principe des grands champions.

– Là, il va tenter de défendre son titre au Masters et de battre son propre record avec une septième couronne. Après, que peut-il encore viser?

– Je suis persuadé qu’il vise 18 ou 20 titres du Grand Chelem. Vingt est un chiffre plus facile à retenir que 17. Et comme il ne va pas jouer encore quinze ans, à chaque Grand Chelem, il va se dire que c’est l’une de ses dernières chances de le remporter. Alors, comme il est encore au top, il va vouloir saisir sa chance. C’est pour ça que l’Open d’Australie sera super-important. Ça peut influencer ensuite tout le reste de la saison. S’il gagne celui-là, il se dira qu’il peut encore en décrocher un ou deux et arriver à ce chiffre de 20.

– Peut-il encore les gagner tous?

– En théorie, oui. Les joueurs du Top 4, qui sont un petit cran au-dessus des autres, sont plus ou moins au même niveau. Et souvent, c’est la confiance qui fait la différence. Une balle de match par-ci, une balle de match par-là après plusieurs heures de jeu. Cela se joue sur quelques points décisifs. Et c’est celui qui se sentira un tout petit mieux dans sa tête lors de ces moments clés qui réussira à s’imposer. C’est donc possible que l’un des quatre domine. Pas parce qu’il est meilleur que les autres, mais parce qu’il surfe sur la confiance. C’est ce qui est arrivé à Djokovic en 2011. Il décroche l’Open d’Australie. Derrière, il remporte un match incroyable en finale d’Indian Wells. Et encore un match incroyable à Miami. Et tout à coup, il se retrouve dans un truc où il se dit «Je ne perds plus». C’est pour cette raison que c’est faisable pour Roger. Mais pour vivre une telle situation, tu as besoin de beaucoup de chance aussi. Car tu ne peux pas tout contrôler. Par exemple, à l’US Open 2011, en demi-finale, Roger sert pour le match à 40-15 contre Djokovic. Il aurait très bien pu faire un ace, comme lors de leur demi-finale de Roland-Garros – balle de match pour Roger sur son service dans le tie-break du 4e set, ace, il remporte la partie et personne ne lui reproche quoi que ce soit. A l’US Open, il a tenté un service assez lent, avec un peu de slice mais qui n’a pas vraiment slicé. L’autre tente le tout pour le tout avec ce retour improbable. Roger est un peu sonné et il joue super mal les dix minutes suivantes. Il a suffi d’un coup pour faire basculer la partie. En fait, au moment de la première balle de match, Roger n’était déjà pas complètement en confiance. S’il l’avait été, il n’aurait pas servi comme ça. Et il n’aurait pas non plus joué comme il l’a fait pendant les dix minutes qui ont suivi. Ce sont les mois qui ont précédé qui ont influencé ce fameux point. Parce qu’au moment où Djokovic fait ce retour de coup droit, il sait qu’il va gagner, et pourtant Roger avait encore une balle de match derrière. Mais c’est comme ça que quelqu’un peut dominer pendant quelques mois.

– Le résultat du Masters de Londres va-t-il être important en vue de l’Open d’Australie?

– Pour la confiance, c’est plus important pour Roger de gagner à Londres que pour Djokovic. Parce qu’il sait que c’est une surface pour lui. Alors que Djokovic, en principe, est moins bon en salle qu’à l’extérieur. Ce sera important aussi pour Murray. Il joue chez lui et aura à cœur de confirmer son résultat de l’US Open. Avez-vous vu la finale de Shanghai entre Djokovic et Murray? Leur comportement – ils ont jeté leur raquette, ils hurlaient – montrait l’importance psychologique de la victoire pour l’un et l’autre. Murray voulait établir sa supériorité. Et Djokovic ne voulait pas lui laisser prendre cet ascendant. A un moment donné, ce n’est plus une question de coup droit ou de revers. C’est un petit plus indéfinissable, mental qui fait la différence.

– En Australie, Nadal devrait revenir. L’occasion pour Federer de le battre en Grand Chelem…

– Absolument. Rafa en principe a besoin de jouer beaucoup pour être bien. La question sera de savoir si ses genoux seront à 100%. Il a des soucis avec eux depuis l’âge de 17 ou 18 ans. Je ne suis pas docteur, mais je ne suis pas certain que six mois auront permis de résoudre le problème pour l’éternité. Et c’est dommage car c’est un joueur incroyable.

– Lorsque Nadal est en forme, Federer a du mal à le battre. N’a-t-il pas un complexe?

– Je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de complexe. Honnêtement, quand Rafa est à son meilleur niveau, c’est difficile de le battre. Même sans complexe. L’année où il a gagné l’US Open, il a commencé à servir de manière incroyable. Il a perdu une seule fois sa mise en jeu de tout le tournoi. Normalement, il n’a pas un service fantastique, mais dès que l’échange commence il a l’avantage. Et les autres compensent ça par un meilleur service, en l’attaquant sur ses deuxièmes balles. Mais en 2010, à l’US Open, il s’est mis à servir comme un monstre. Et il est devenu injouable. Il a fait ça sur un tournoi. Ça reste un grand mystère. Mais ça montre que lorsqu’il est en bonne santé, sa capacité à jouer fait de lui un des meilleurs de l’histoire du tennis. Il n’y a aucun doute là-dessus. C’est facile de dire que Roger a un complexe face à lui. C’est comme de dire que Stan (Wawrinka) a un complexe face à Federer. La vérité, c’est que Roger est super-difficile à battre même sans complexe. Et c’est pareil avec Rafa.

– Avez-vous l’impression que Djokovic et Murray prennent petit à petit le pouvoir?

– Non, je ne crois pas. Roger joue encore super bien et peut encore les battre. Ça devient peut-être un peu plus difficile pour lui de gagner encore et encore chaque semaine. Mais il est très ambitieux et déteste perdre. Les mois à venir seront très intéressants.

– Del Potro aussi revient. Peut-il entrer dans le Top 4?

– Quand il a gagné l’US Open, j’en étais convaincu. Il lui manquait un peu de jeu de jambes à son retour de blessure. En raison de sa taille, il n’a jamais été super-fort en défense. Il sera toujours un peu moins souple et moins rapide que les autres. Mais j’ai l’impression qu’athlétiquement, il revient bien. Et les coups sont là.

– David Ferrer est très régulier, toujours placé mais jamais gagnant…

– A mon avis, il a atteint son plafond. Il lui manque un super-coup pour l’aider lorsqu’il joue un peu moins bien. Ce qui n’est pas le cas, en revanche, de Tsonga qui possède un service et un coup droit. Et quand il est chaud, il est chaud, et capable de battre tout le monde. Mais il doit son irrégularité à son revers parfois encore faible. Son jeu est prétérité par le ralentissement des surfaces. Mais il a le potentiel pour gagner un Grand Chelem.

– Au calendrier, la saison a été raccourcie et la pause entre Bercy et le Masters supprimée. N’est-ce pas préjudiciable aux tournois de fin de saison comme Bâle et Paris avec des forfaits et des éliminations précoces suspectes?

– C’est un problème. Mais c’est une question de business. Les joueurs gagnent beaucoup d’argent et ne sont pas prêts à en perdre. Il y a vingt ans, le classement se faisait sur la moyenne des tournois. Ça pénalisait ceux qui perdaient dans les premiers tours. Mais ils ont changé le système pour permettre aux joueurs de participer à plus d’épreuves. Tout le monde veut gagner de l’argent. Chaque tournoi veut le meilleur plateau.

– Et les exhibitions? Federer, par exemple, va en disputer six en Argentine en décembre…

– Ils le font pour l’argent.

– Mais ils se plaignent de trop jouer. N’y a-t-il pas une incohérence entre le discours et les actes?

– Posez la question aux joueurs… Tout le monde joue trop, c’est clair. Pourquoi? Pour gagner plus d’argent mais aussi pour permettre aux tournois de vivre. Le système actuel a été fait pour soutenir les tournois qui veulent s’assurer la présence des meilleurs. Sinon, la presse les boude. C’est un cercle vicieux. Les joueurs veulent plus de prize money. Mais pour obtenir plus, tu dois donner plus. Que peuvent-ils donner? Ils peuvent garantir de disputer un tournoi et participer à des campagnes de promotion. C’est le capitalisme.

– La mentalité a-t-elle changé par rapport à votre époque?

– Je ne sais pas. Je pense qu’on aurait fait pareil. Une carrière de tennis, c’est court. Tu te dis que si tu te blesses, tout peut s’arrêter du jour au lendemain. Donc tu essaies d’engranger pendant que tu peux.

– Parlons de Stanislas Wawrinka. Il a fait une bonne saison avec plusieurs demi-finales. Que lui manque-t-il pour revenir dans les dix?

– Si on regarde ses résultats des derniers mois, contre qui a-t-il perdu? Essentiellement contre les joueurs du Top 4. Il a vraiment stabilisé son jeu. Sa base est très solide. Certes, à Bâle il a perdu contre Nikolay Davydenko, mais tout le monde peut perdre contre lui quand il est dans un bon jour. Surtout lorsqu’il joue comme il l’a fait au deuxième tie-break. C’était exceptionnel. OK, le service de Stan n’était pas très stable. Il a fait quelques fautes de trop. Ça peut arriver lors d’un premier tour.

– A-t-il besoin de retrouver rapidement un coach?

– C’est impossible de juger si on n’est pas à ses côtés.

– Il a progressé mentalement…

– Mentalement, il est bien. Il est bien partout. Ce n’est pas un joueur avec un seul coup qui peut décider de la tournure d’un match. Même le revers de long de ligne, un de ses meilleurs coups, n’est pas toujours fiable. Parfois il le tente sans avoir suffisamment de marge, notamment si l’adversaire a poussé un peu trop. Et si le revers ne marche pas, il n’a pas une autre arme infaillible sur laquelle s’appuyer. Il est trop irrégulier. Roger, par exemple, peut s’aider de sa deuxième balle quand ses premières ne passent pas bien. Il a plus d’outils à disposition. Parfois, Stan perd des matches qu’un mec comme Roger ou Djokovic ne perdent pas.

– Peut-il encore s’améliorer?

– C’est au niveau du service qu’il a la plus grande marge de progression. S’il parvenait à s’offrir quelques points supplémentaires sur sa mise en jeu, il pourrait mettre plus de pression sur l’adversaire et être plus à l’aise. Si on observe ses statistiques, il réalise ses meilleurs résultats quand son service passe bien.

Publicité