Souvent, on le surnomme «ministre suisse des Sports par procuration». Il faut dire que, depuis vingt ans qu'il occupe le bureau directorial de l'Ecole fédérale de sport de Macolin, devenue Office fédéral du sport (Ofspo) en 1999, le Thurgovien Heinz Keller a œuvré dans le sillage de cinq vrais ministres, régulièrement élus ceux-là. Autant admettre que, quel que fût le patron ou la patronne, Heinz Keller a lui-même assumé la mise en place de la politique nationale du sport durant deux décennies.

Aujourd'hui, cet homme aussi intelligent qu'affable et habile négociateur, grand amateur de course d'orientation, de tennis et de snowboard, de littérature classique aussi, s'en va. A 63 ans, Heinz Keller prendra une retraite anticipée le 31 mars. Avant que Matthias Remund lui succède, il jette un regard lucide sur son bilan. Et, malice du personnage oblige, ne manque pas d'égratigner au passage quelque autorité politique.

Le Temps: Pourquoi avoir fait valoir votre droit à la retraite anticipée?

Heinz Keller: J'exerce une fonction fascinante, à laquelle je consacre 80 heures par semaine. Simplement, je trouve qu'un travail impliquant de telles responsabilités doit être transmis à temps à de plus jeunes mains. J'ai eu largement le loisir de dire tout ce que je voulais! Il est important qu'une nouvelle génération dirige le sport et puisse l'influencer.

– Le vrai ministre des Sports, c'était vous?

– Oh, non! J'ai œuvré avec cinq conseillers fédéraux successifs. Or, un conseiller fédéral songe au pays, à la nation, à l'environnement politique. Comme chef de l'Ofspo, vous avez la charge de placer le sport à l'intérieur de sa réflexion: la relève de l'élite, le développement de la santé publique, l'activité physique scolaire. Le ministre élu est un politicien généraliste. Le directeur d'un office, lui, s'apparente au spécialiste qui formule les objectifs, prépare les dossiers, assure le travail de fond.

– Est-ce vous qui avez transformé l'Ecole de Macolin en Ofspo?

– En partie. La genèse du changement réside dans le fait que le sport s'est politisé. Il y a aujourd'hui dix fois plus d'interventions parlementaires sur le sujet qu'en 1985. Cela signifie que les élus ont intégré la mission à la fois sociale, sanitaire et économique du sport. Dès lors, il fallait un office capable d'offrir les structures nécessaires.

– Le budget annuel de l'Ofspo, 134 millions, représente 0,26% de celui de la Confédération. Estimez-vous ce montant suffisant?

– Voilà une question à ne pas poser au directeur de l'office! Comparé à l'Union européenne élargie à 25 pays, la Suisse révèle l'un des budgets les plus bas en termes de soutien du sport par l'Etat. Notre appréhension du sport est encore lacunaire. En fait, nos autorités gèrent les «champs traditionnels» de notre société, et n'adaptent pas leur engagement à la modernité. Si elles hésitent à le faire, les maladies découlant du sport – violence, dopage, harcèlement sexuel – empireront et l'activité physique ne pourra plus remplir son rôle social.

– Selon vous, l'Etat n'a donc pas assumé sa part jusqu'ici?

– Il ne s'implique pas encore assez dans le sport, notamment en ce qui concerne le savoir-faire via des personnes compétentes. Et ce n'est pas en restreignant les budgets que l'on progressera.

– Quelle thérapie préconisez-vous pour soigner les «maladies» que vous évoquez?

– En Suisse, nous comptons 82 fédérations sportives régies par un organe faîtier (Swiss Olympic), sans parler du sport scolaire. C'est un système complexe. Si l'on veut en éliminer les scories, il s'agira de travailler avec des réseaux en leur fournissant les connaissances et les ressources pour combattre ces fléaux. Un exemple: la Confédération donne 7 millions annuels à Swiss Olympic, sous condition d'intensifier la lutte antidopage. Voilà une piste. L'Etat doit accompagner les instances sportives avec un peu de moyens financiers et des prescriptions claires.

– Sous votre impulsion, comment le statut du sportif helvétique a-t-il évolué?

– Nous avons réussi quelques avancées. Notamment en créant l'apprentissage pour athlètes professionnels, avec obtention d'un certificat fédéral à la clé. Reste que le statut de tous ceux qui ne peuvent y accéder devra être amélioré par les fédérations. Je constate aussi que l'armée a beaucoup entrepris dans ce domaine. Nous avons maintenant une véritable école de recrues pour sportifs d'élite.

– Hormis l'apprentissage pour athlètes de haut niveau, de quel chantier mené à chef êtes-vous le plus fier?

– Il en existe deux. D'abord, le concept politique du sport. En Europe, pas un seul pays n'a pu coordonner les différentes entités qui composent le sport. La Suisse, malgré son fédéralisme compliqué, y est parvenue. Ensuite, je mentionnerai le Cisin, le Concept des installations sportives d'importance nationale. Ce sont 80 millions servant à subventionner des infrastructures dans le but d'ac-cueillir des compétitions internationales. Cette impulsion majeure a déclenché plus de 40 projets.

– A contrario, votre plus grosse déception?

– Que l'école publique, qui éduque les générations futures, n'ait pas saisi sa chance de former une jeunesse saine en n'appliquant pas toujours le principe des trois heures hebdomadaires de gymnastique, ou d'une heure quotidienne. Certains cantons renoncent à véhiculer les valeurs du sport sous le couvert d'économies, alors que l'inactivité physique se répercutera plus tard sur les coûts de la santé.

– Qu'allez-vous faire dès le 1er avril?

– Je vais atterrir chez moi, à Twann (Douanne en français, bourgade au bord du lac de Bienne), car je ne suis jamais à la maison! Après l'atterrissage, je travaillerai en profondeur sur quelques dossiers sportifs, histoire de devenir très compétent en ces matières pour servir de consultant, participer à des groupes de travail, etc. J'ai bien l'intention de continuer à gagner ma vie!