Le Grand Chelem de Rod Laver en 1969 résulte d’abord de deux autorisations. D’abord de celle de la Fédération internationale de tennis d’ouvrir en 1968 les tournois du Grand Chelem aux joueurs professionnels. Ensuite de celle de Mary Bensen de permettre à son époux de se consacrer totalement au tennis durant toute la saison 1969. A 30 ans, Rod Laver a déjà réussi un Grand Chelem en 1962, mais son passage chez les pros en 1963, où il a perdu 19 de ses 21 premiers matchs, lui a fait comprendre que le tennis de l’ère «Open» sera d’un niveau incomparable.

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Open d’Australie, Brisbane

L’Open d’Australie se déroule à Brisbane, non loin de sa ville natale de Rockhampton, mais Laver réside désormais en Californie, à Corona del Mar. A peine arrivé, Mary lui annonce par téléphone qu’elle est enceinte. Le terme est prévu pour le 9 septembre, le jour de la finale de l’US Open. Il a emporté avec lui une douleur au poignet qu’il traîne depuis six mois et qu’il soigne en alternant glace et cortisone. Brisbane est une petite ville assoupie par les vacances et écrasée par la chaleur. L’humidité est «oppressante», dira plus tard Laver pour évoquer «l’un des tournois les plus pénibles de [sa] carrière».

Exempté de premier tour, il élimine au deuxième l’Italien Di Domenico, qu’il conserve ensuite plusieurs jours comme partenaire d’entraînement, puis bat difficilement son partenaire de double Roy Emerson dans un match accroché achevé à deux heures du matin. Dix heures plus tard, il doit jouer son quart de finale contre Fred Stolle. Il fait 38°, les organisateurs n’ont prévu ni glace ni eau, alors les joueurs menacent de ne pas jouer. Laver s’impose, malgré la musique d’un mariage célébré à côté du stade. Sur un autre court, des juges de ligne quittent leur poste avant la fin pour aller aux courses.

En demi-finale contre Tony Roche, il dispute le plus long match de sa carrière: 4h40, dans 95% d’humidité. Aux changements de côté, les joueurs se protègent du soleil avec des chapeaux dont ils ont tapissé le fond de feuilles de chou. Ils partent se doucher après le troisième set mais ne lâchent rien sur le court. A lui seul, le deuxième set dure 2h05. Rod Laver l’emporte 22-20. Le soir, il trempe des heures dans un bain au bicarbonate de soude. Son adversaire en finale est le styliste espagnol Andres Gimeno, qui a eu l’idée de jouer avec des chaussures à pointes pour battre Ken Rosewall sur un terrain détrempé. Il fait sec et Laver s’impose 6-3 6-4 7-5, remportant 4500 dollars et la première manche de son pari.

Roland-Garros, Paris

Seul tournoi majeur à ne pas se disputer sur herbe, Roland-Garros est le défi le plus difficile pour Rod Laver, d’autant que le «French Open» est le plus orienté business des quatre grands et qu’il offre des primes qui ont attiré tous les meilleurs joueurs du moment. Laver a mis des années à apprivoiser la terre battue, s’obligeant à disputer un maximum de tournois pour apprendre à jouer comme les Européens. Il a fini par apprivoiser cette surface où «renverser une situation mal embarquée est beaucoup plus possible que sur le gazon», et ce stade comme un théâtre, «avec un public qui applaudit et qui hue, qui s’implique émotionnellement».

Il tient la forme de sa vie, ce dont le Japonais Koji Watanabe se rend compte assez vite au premier tour. La force de frappe de l’Australien Dick Crealy lui pose plus de problèmes. Le match est arrêté par la pluie alors que Laver a perdu les deux premières manches. La partie reprend le lendemain matin à 10h30 – «je pense qu’il y avait quatre spectateurs dans le stade» – et Laver s’impose. Après le déjeuner, il enchaîne avec l’Italien Pietro Marzano, qu’il écarte en trois sets.

Un Grand Chelem, ce n’est pas battre tout le monde pendant un an, c’est passer quatre fois sept tours en six mois

Rod Laver

Sur terre battue, Laver conserve son jeu d’attaque mais y ajoute du slice en revers et s’efforce de garder la balle bas. Il applique également une leçon de Bill Tilden: jouer à fond le premier point de chaque jeu et les deux premiers jeux de chaque set. Il bat ainsi Gimeno en quart, puis le Néerlandais Tom Okker en demi-finale, les deux fois en quatre sets, et Ken Rosewall en finale en trois sets. Il a fait la moitié du chemin. Et relativise: «Un Grand Chelem, ce n’est pas battre tout le monde pendant un an, c’est passer quatre fois sept tours en six mois.»

Wimbledon, SW19

Mary est désormais enceinte de sept mois et Rod a toujours mal au coude. Ils logent dans Londres, d’où il se fait conduire à Church Road en Bentley ou Rolls Royce en compagnie d’autres joueurs. Wimbledon est son tournoi préféré. Son atmosphère si particulière a le don de le transcender sans le stresser. Vainqueur du tournoi l’année précédente, pour son retour après cinq ans d’absence, il doit disputer le premier match (contre Pietrangeli) sur le Center Court comme le veut la tradition mais celui-ci est reporté au mardi à cause de la pluie.

Pietrangeli écarté 6-1 6-2 6-2, il se voit opposer Premjit Lall, qui mène 6-3 6-4 3-2 sur le court N°4. La rumeur gagne les allées du All England mais l’Indien s’écroule et perd les 16 derniers jeux. Laver s’en sort, «avec de la chance». Il bat ensuite au métier Stan Smith en huitièmes de finale puis Arthur Ashe en demie, à chaque fois en les laissant commettre des erreurs. En finale face à John Newcombe, «un joueur qui réfléchissait», il prend cette fois les devants et attaque le revers «comme je le faisais avec presque tous mes adversaires». Le match bascule à un set partout, 4-2 et 0-15 Newcombe, sur un magnifique retour de revers le long de la ligne.

«Je couvrais 99% du terrain mais Rod a réussi le coup parfait. En regardant sa balle toucher l’extérieur de la ligne, je n’ai pu qu’être admiratif», raconta Newcombe en juillet 2019 à Wimbledon, lors d’une soirée commémorative à laquelle nous eûmes le privilège d’assister.

US Open, Forest Hills

A Manhattan fin août, Laver loge dans l’appartement de Charlton Heston, un passionné de tennis. Il n’a plus revu son épouse depuis Wimbledon et a enchaîné cinq titres (23 matchs) consécutifs aux Etats-Unis. Il s’efforce de ne pas lire les journaux («on y parlait de toute façon assez peu de tennis») et de ne pas regarder son tableau. «La pire chose à faire est de se dire que si je gagne, alors je dois jouer contre un gars avec un bon coup droit, un gros service. Vous vous énervez avant même que cela n’arrive. Et souvent, ça n’arrive jamais, parce que la personne perd.»

Il bat aisément un Mexicain puis deux Chiliens. L’Américain Dennis Ralston lui pose bien plus de problèmes, sur un gazon qui n’a pas la qualité de celui de Wimbledon, et devant un public beaucoup plus partisan. Lors des changements de côté, Rod Laver calque ses allées et venues sur celles de l’Américain, pour ne pas se retrouver seul face aux cris de la foule. Mené deux sets à un, il profite de la pause alors en vigueur après trois sets pour rentrer au vestiaire et bénéficier des conseils de ses compatriotes Roy Emerson et Fred Stolle. Emerson est pourtant son adversaire en quart de finale, après deux jours de pluie qui «ont transformé Forest Hills en piscine». A nouveau, Laver est mené mais monte en régime et s’en sort en quatre sets.

J’ai tellement labouré le court qu’on aurait pu y planter des pommes de terre

Rod Laver, après avoir joué la finale de l’US Open avec des chaussures à pointes

Il pleut encore et un hélicoptère en vol stationnaire tente vainement de sécher le court avant la demi-finale Laver-Ashe, attendue par 11 000 spectateurs. Laver est arrêté par la nuit à 8-6 6-3 12-12. Il conclut à 14-12 le lendemain mais sa finale contre Tony Roche est reportée d’un jour. Il pleut toujours, et l’hélicoptère ne parvient qu’à faire remonter plus d’eau sur le court. Après la perte du premier set, Laver demande à l’arbitre s’il peut mettre des chaussures à pointes. «Il m’a dit de faire ce que je voulais, puisque c’était le dernier match du tournoi. J’ai tellement labouré le court qu’on aurait pu y planter des pommes de terre.» Mais il gagne (7-9 6-1 6-2 6-2) et fête son Grand Chelem en bondissant au-dessus du filet.

Après son exploit, Rod Laver emprunte 10 cents pour annoncer la bonne nouvelle à son épouse et savoir si elle a accouché. En conférence de presse, il s’avoue «honteux» de son saut de joie «de frimeur» et promet de donner dorénavant la priorité à sa famille, et à son fils, qui naîtra le 27 septembre. Ce Grand Chelem historique fut son dernier titre majeur.


Le parcours de Rod Laver en 1969

Open d’Australie

1T Bye

2T Massimo di Domenico 6-2 6-3 6-3

3T Roy Emerson 6-2 6-4 3-6 9-7

QF Fred Stolle 6-4 18-16 6-4

DF Tony Roche 7-5 22-20 9-11 1-6 6-3

F Andres Gimeno 6-3 6-4 7-5

Roland-Garros

1T Koji Watanabe 6-1 6-1 6-1

2T Dick Crealy 3-6 7-9 6-2 6-2 6-4

3T Pietro Marzano 6-1 6-0 8-6

4T Stan Smith 6-4 6-2 6-4

QF Andres Gimeno 3-6 6-3 6-4 6-3

DF Tom Okker 4-6 6-0 6-2 6-4

F Ken Rosewall 6-4 6-3 6-4

Wimbledon

1T Nicola Pietrangeli 6-1 6-2 6-2

2T Premjit Lall 3-6 4-6 6-3 6-0 6-0

3T Jan Leschly 6-3 6-3 6-3

4T Stan Smith 6-4 6-2 7-9 3-6 6-3

QF Cliff Drysdale 6-4 6-2 6-3

DF Arthur Ashe 2-6 6-2 9-7 6-0

F John Newcombe 6-4 5-7 6-4 6-4

US Open

1T Luis Garcia 6-2 6-4 6-2

2T Jaime Pinto-Bravo 6-4 7-5 6-2

3T Jaime Fillol Snr 8-6 6-1 6-2

4T Dennis Ralston 6-4 4-6 4-6 6-2 6-3

QF Roy Emerson 4-6 8-6 13-11 6-4

DF Arthur Ashe 8-6 6-3 14-12

F Tony Roche 7-9 6-1 6-2 6-2

Source: atp.com