Football

Les Herbiers, «mes» Herbiers

La défaite honorable (2-0) du petit club vendéen contre le grand PSG n'atténue en rien les émotions brassées par cette improbable finale de Coupe de France. Le journaliste Eric Bernaudeau, qui est né et a joué quinze ans aux Herbiers, raconte 24 heures dans la vie d'un fan

Les Herbiers, mes Herbiers, bourgade de l'ouest de la France, là où je suis né, le club dont j'ai porté quinze ans les couleurs, face à l'immense Paris Saint-Germain. Finale inimaginable, choc démesuré, rêve de gosse, totalement insensé, quand, les cheveux longs et Puma aux pieds on se prenait pour Kempes ou Piazza...

Dans ce genre de récit, la facilité serait de convoquer Nick Hornby et son «Fever Pitch». Le mythe immortel du supporter anglais, dont la vie entière tourne autour de son club adoré. J'en ai connu des types pas loin de ça. Mark A., fils d'une téléphoniste et d'un plombier londonien, que son père emmenait à 4 ans à Highbury applaudir Arsenal. Plus tard, alors que le stade des Gunners était délaissé et reconverti en un projet immobilier, cet ancien DJ de l'Hacienda à Manchester, proche de New Order et The Lotus Eaters, s'est offert un appartement dans l'enceinte mythique, avec vue sur la tribune nord.

«La plupart des gens n'ont qu'une imagination émoussée. Ce qui ne les touche pas directement, en leur enfonçant comme un coin aigu en plein cerveau, n'arrive guère à les émouvoir; mais si devant leurs yeux, à portée immédiate de leur sensibilité, se produit quelque chose, même de peu d'importance, aussitôt bouillonne en eux une passion démesurée.» Que Stefan Zweig me pardonne. La passion, ici dévorante, trame de Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, est celle d'une dame, apparemment rangée et bien mariée, pour un jeune homme...

La hâte du grand soir

La passion, elle anime le supporter, elle le bouffe, le submerge, et passe avant tout. Sa compagne ne le comprend pas. Lui-même a du mal à accepter cet état. Oublier la distance, la froideur du journaliste, et mettre de côté cette sorte de condescendance qu'il est trop facile d'afficher face aux fans de foot, prêts à traverser l'Europe pour 90 minutes.

Le supporter a du mal à se libérer ne serait-ce qu'un week-end pour emmener en voyage celle qu'il aime, fêter leurs dix ans de mariage. En revanche, le supporter trouve le temps de partir deux jours, retrouver des copains d'enfance et vibrer pour un match de Coupe de France. Mais pas pour n'importe quel match: pour le genre d'affiches qu'on ne reverra plus jamais dans sa vie.

Tout petit déjà, le supporter collectionnait les posters de l'équipe d'Allemagne 1974, Sepp Maier et Paul Breitner. En 1978, avant le Mondial en Argentine, il écrivait à la Fédération française de foot, qui en retour lui envoyait les photos cartes postales de Gérard Janvion, Christian Lopez, icônes stéphanoises, et André Rey, gardien messin titulaire chez les Bleus mais qui s'était blessé à un mois du Mundial.

A 24 heures d'un match «historique», le supporter est déjà tout à son match. Il lit tout ce qu'il trouve, épluche L'Equipe, consulte les sites spécialisés. Loin de sa base, il trépigne, il aimerait faire partager son impatience. Les heures lui semblent longues avant le rendez-vous tant attendu. La même impression qu'avant Saint-Etienne-Bayern en 1976, Bastia-Eindhoven et Sochaux-Francfort en Coupe de l'UEFA, France-Allemagne en 1982... Comment faire passer le temps, tout en restant dans cette attente fébrile... On aimerait que les heures défilent plus vite, mais on savoure chaque moment. N'est-ce pas l'attente, la promesse du moment, que l'on aime à revivre?

Pas trop dans les clichés

Difficile de partager avec ceux qu'on aime, qui ne peuvent pas comprendre cette passion irrationnelle qui dépasse le sport. Ce n'est pas tant le match qu'on désire, c'est retrouver cette ambiance, cet état d'esprit, avant, pendant et après.

A 24 heures du match, la tension monte doucement. Il faut encore vaquer aux occupations du quotidien, aller chercher les enfants, penser au dîner, mettre la table. Mais on n'est pas totalement présent, il y a une partie de soi qui s'échappe, anticipe, espère.

Au journal de 20h de TF1, reportage sur Les Herbiers et son président, patron d'une boîte de consulting. Pour une fois, la télé ne tombe pas trop dans les clichés. Aux Herbiers, réussite de PME familiales, taux de chômage largement en dessous de la moyenne nationale, mais salaires plus bas aussi. Dans le club de football, des joueurs qui gagnent 2500 euros par mois et qui espèrent être recrutés par de plus grands clubs la saison prochaine.

Nuit courte, debout à 5h du matin. Pourquoi un simple match de foot déclenche-t-il un tel engouement, une telle excitation? Pourquoi ai-je envie de retrouver ces visages, ces amis pas revus depuis quinze, vingt, trente ans? Comment donner une telle importance à une finale de Coupe de France quand on a tant de choses à régler dans sa vie? Le foot, est-ce une façon de fuir ses problèmes? De se retrouver dans une atmosphère rassurante, qui renvoie à l'enfance, à des souvenirs sélectifs et heureux?

Le fil d'une vie

Le foot, c'est la nostalgie, d'abord des mercredis et samedis après-midi, entre copains, quand on quittait l'école en courant avant de se retrouver au stade. Puis celle des matches du dimanche en juniors et seniors et des dernières compétitions à la fac, avant de raccrocher les crampons. C'est aussi la nostalgie des grands matches à la télé, où les souvenirs de défaites sont souvent plus beaux et tenaces que ceux des victoires. Est-il raisonnable de dire que la défaite de 82 contre l'Allemagne, ou celle des Verts à Glasgow en 76, fait surgir plus d'émotions que le triomphe de 98?

J'ai embarqué à Genève, dans l'avion pour Paris. Dans quelques heures, je marcherai vers le Stade de France. Je n'y ai mis les pieds qu'une seule fois, le jour de son inauguration le 28 janvier 1998, quand Zizou avait donné la victoire aux Bleus contre l'Espagne (1-0), avant d'offrir six mois plus tard, au même endroit, la Coupe du monde à tout un pays.

Porte K, ils sont là. On s'était donné rendez-vous dans dix ans... Vingt ans. Plutôt trente. Bonheur simple de retrouver des visages, des accents familiers, des intonations qu'on avait oubliées. Patrick, Tonyo, Patrice. Fred n'a pu venir. Fils de paysan ou d'industriel, tu hérites. Fils de charcutier, tu hésites. Fils de prof, tu médites. Notre équipe était une photographie approximative de la sociologie assez figée d'une bourgade laborieuse du bocage vendéen. Entre nous, une relation inexprimable, ineffable, un lien presque fraternel nous unissaient, qui s'effacent et se recréent au fil des ans, au gré des rencontres, des coups du pute du destin.

La vie nous avait séparés, un match de foot nous réunit. Le résultat importe peu, la défaite contre le PSG est totalement anecdotique. Le 8 mai 2018, nous avons renoué le fil d'une amitié, d'une vie.


Consulter le blog d'Eric Bernaudeau autour du parcours des Herbiers en Coupe de France.

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