D'abord, ils ont savouré dans l'intimité. Dégustant entre eux cet exploit avant d'avoir à le partager. Profitant des derniers instants en mer avant de poser pied à terre. Après avoir coupé la ligne d'arrivée, au large d'Ouessant, hier à 3 h 23, Bruno Peyron et ses treize hommes d'équipage sont allés s'isoler dans la baie de Camaret, à bord de leur maxi-catamaran Orange II. Et en regardant le jour se lever, ils ont pu enfin prendre le temps de réaliser. Palper ce record derrière lequel ils couraient et qui, à l'arrivée, est bien plus beau qu'ils n'auraient pu l'imaginer. Cinquante jours, 16 heures, 20 minutes et 4 secondes. Un nouveau temps de référence, encore improbable il y a peu, mais devenu réalité.

Accueillis sans emphase

Puis ils sont allés à la rencontre des terriens. Hissant à nouveau les voiles, ils ont passé le goulet de Brest et remonté la rade jusqu'au port de commerce. Ils ont glissé vers les projecteurs, vers cette gloire éphémère que leur vaut leur statut de navigateurs les plus rapides de la planète. Le soleil, généralement peu généreux en ces lieux, avait fait un effort pour escorter ces héros d'un jour vers les leurs. Sur le quai Malbert, la foule a salué sans emphase l'entrée de l'énorme voilier à deux pattes, surmonté de son glorieux équipage. Sans euphorie, mais avec déférence. A bord, certains avaient le regard ailleurs, d'autres exultaient. Il y a ceux qui semblaient sortis de la douche et ceux qui ont laissé ces 50 jours de mer marquer leur visage, pousser leur barbe.

C'est lorsque les bambins, accompagnés de leur maman, se sont précipités dans les bras de leur père que l'émotion s'est faite la plus vive. Pudiques, les épouses osaient à peine un baiser, pendant que leur progéniture usait comme d'un trampoline des filets de ce bateau plus grand qu'un court de tennis. Prolongeant ces retrouvailles, l'équipage d'Orange II en profitait pour reculer le moment de quitter le bord. Il a fallu que, perché sur son podium, l'animateur les exhorte à le rejoindre pour que Bruno Peyron et ses treize hommes se résignent à enjamber le bastingage et à descendre les marches du mini-échafaudage apposé là, tant le franc bord de ce monstre des mers est élevé.

Un groupe «magique»

Ce fut alors le premier partage, avec le public, de cet extraordinaire exploit. Bruno Peyron en a profité pour souligner le travail d'équipe, pour louer les compétences des architectes (le cabinet Gilles Ollier) qui ont conçu le voilier, des techniciens qui l'ont préparé et de l'équipage qui l'a mené.

Un équipage dûment composé. «Le casting fut difficile car nous avons reçu de nombreuses candidatures, a précisé le skipper d'Orange II. Nous avons établi un cahier des charges. Il fallait réunir des compétences de haut niveau et surtout complémentaires. Mais la notion la plus importante, pour moi, est celle d'état d'esprit. C'est ce qui fait que, dans les mauvais moments, on trouve les ressources mentales nécessaires. Ce groupe est vraiment magique.» Et celui dont ses équipiers parlent avec respect, comme d'un chef d'orchestre n'ayant pas besoin de baguette, a présenté avec le cœur chacun des membres de son équipage. Démontrant à quel point la chaleureuse camaraderie a contribué à ce succès. Comme l'a souligné le Breton Jacques Caraes, «la bonne humeur à bord sert à aller vite».

Sur tous les plans, l'épopée de ces quatorze hommes a été une réussite. A l'exception d'une baleine, venue briser un safran, il n'y a eu aucun incident. Preuve en est l'état anormalement intact de l'énorme catamaran. «J'ose croire qu'il n'y a pas que du hasard. C'est le fruit d'un long travail qui nous a permis d'élever le niveau dans tous les compartiments du jeu», a insisté Bruno Peyron, perfectionniste.

Les deux Suisses du bord sortent l'un et l'autre enrichis de ce périple. «Je l'ai vécu comme un benjamin au sein d'une équipe incroyablement expérimentée, a confié Nicolas de Castro, un spécialiste du composite, membre de l'écurie de Michel Desjoyeaux. J'en ai retiré plein de choses, mais c'est encore frais. Ça se bouscule dans ma tête. J'en garderai de beaux souvenirs humains et technologiques.» Tout comme Bernard Stamm, recrue de dernière minute, heureux que le groupe lui ait fait confiance.