Football

Heureux qui comme Geiger a fait un beau voyage

Et si l’entraîneur de Servette était la révélation de l’année? Revenu transformé d’une longue traversée du désert, Alain Geiger est un autre homme et un meilleur coach

Samedi contre Thoune (19h), Servette a l’occasion de boucler en beauté un premier tour très réussi en Super League. Le retour au sommet, après six ans dans les ligues inférieures, de ce grand nom du football suisse surprend moins que l’homme qui en est l’un des grands artisans: l’entraîneur Alain Geiger. Tout dans sa réussite actuelle étonne: le style de jeu très offensif du promu, loin de l’image minimaliste que le Valaisan véhiculait jusqu’alors; son savoir-faire avec une génération très différente de la sienne, le lâcher-prise avec lequel il accueille victoires et défaites; son humanité, quand on le connut longtemps taiseux et cassant.

En fait, sa simple présence à la tête d’une équipe de Super League est une surprise. Lui revient d’encore plus loin que Servette. Sept ans en Algérie, Arabie saoudite, Egypte, et deux ans sans club, avant de rebondir à Genève. Tout le monde l’avait oublié. Servette aussi puisqu’il confirme qu’il a lui-même contacté directement le président, Didier Fischer, pour proposer ses services. «Avec le temps, j’ai appris ça: je ne passe plus par les intermédiaires.»

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Des titres comme joueur

Alain Geiger est un grand nom du football suisse, fort de 112 sélections en équipe nationale et de cinq titres de champion avec quatre clubs différents: Sion, Servette, Xamax et Grasshopper. Fort caractère et talent hors pair, pisté par le Bayern Munich à 18 ans, pilier du système Roy Hodgson, il avait tout pour devenir un grand entraîneur, l’égal d’un Gross ou d’un Gress. A 59 ans, il n’avait pourtant dirigé avant Servette que des clubs moribonds, fauchés ou secondaires. «Maintenir Xamax ou Aarau sans argent, il fallait le faire. Je n’ai jamais été relégué, mais les gens ne s’intéressent qu’aux titres.»

Il le dit sans amertume. «Dans la vie, il faut perdre. Celui qui ne sait pas perdre n’avance pas.» Lui a beaucoup perdu, du temps principalement. «Autant j’avais une vision très claire de ma carrière de joueur [il fut l’un des premiers jeunes joueurs romands à se lancer totalement dans le professionnalisme], autant je n’ai rien planifié comme entraîneur.» Qu’aurait-il pu faire de mieux, de différent? «Me penser comme un entraîneur européen, et non un entraîneur suisse. Me préparer pour la Bundesliga, la seule porte de sortie pour nous. Et puis entretenir mes réseaux. Si j’avais gardé des relations dans tous les clubs où je suis passé… J’aurais pu par exemple être adjoint de Roy Hodgson; je n’ai même pas son numéro.»

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«J’étais trop fermé»

Alain Geiger reconnaît que la présence à ses côtés de son frère Nicolas, agent de joueurs, «a pu faire peur à certains dirigeants», même si «aucun club n’a pu se sentir lésé». Pour preuve, il souligne qu’il a entraîné «Xamax trois fois et Aarau deux fois». «C’est bien la preuve que Geiger n’est pas si mal!» Pas pour le FC Sion apparemment, la conséquence d’une antique fâcherie avec Christian Constantin. Globalement, Alain Geiger pense aujourd’hui que le problème venait de lui. «Un entraîneur doit être un séducteur. Moi, je n’avais pas compris ça. J’étais fermé, totalement focalisé sur le terrain, l’organisation de l’équipe. Etre entraîneur aujourd’hui, c’est bien plus que ça. Il faut comprendre ce que veulent les joueurs, les dirigeants, le public.»

Alain Geiger a débuté sur le banc un an seulement après l’arrêt de sa carrière de joueur. C’était peut-être trop tôt mais, à l’époque, on pouvait apprendre sur le tas. Il était encore dans ce rôle d’emmerdeur qu’il assumait lorsque, capitaine de l’équipe de Suisse, il «prenait la bagnole le 10 janvier pour aller à Berne négocier des primes à l’ASF». «Je me suis souvent engueulé avec des gens, reconnaît-il, mais parce que je défendais une cause: l’indépendance et la reconnaissance du football en Suisse.»

Aujourd’hui, il s’étonne de se voir «mieux accepté dans la société à 60 ans qu’à 40 ans. Avant, j’étais souvent en conflit avec les gens. Ce n’est plus le cas, et on me remet des prix. Mais il y a deux ans, j’étais une merde et je devais aller en Afrique trouver du travail!»

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Le meilleur est à venir

De cette longue traversée du désert, il dit être revenu comme lavé. «Ce break m’a permis de comprendre bien des choses, et sans doute de changer mon image en Suisse.» En Afrique du Nord, tous les repères classiques de l’entraîneur de football s’effacent. «Il fallait tout le temps improviser, s’adapter, faire avec les moyens du jour.» Il apprend à la fois à gérer l’urgence et à prendre le temps. «En Egypte, je prenais parfois le thé pendant cinq heures avec mes dirigeants.»

A l’orée de la soixantaine, l’ancien libéro de Saint-Etienne (1988-1990) se sent encore vert. «On dit toujours qu’on devient un bon entraîneur à partir de 50 ans. Quand on a compris, digéré, pris du recul. Au début, on s’inspire des entraîneurs que l’on a connus ou qui marchent. Mais ce qui fait vraiment la différence, c’est le relationnel.» A Servette, il a décroché le poste en expliquant qu’il ressentait la vibration profonde du club. «Il y a des clubs qui vous conviennent et d’autres non. Moi, j’ai la fibre Grenat.»


EN DATES

1960
Naissance à Sion (VS).

1985
Champion de Suisse avec Servette.

1988
Champion de Suisse avec Neuchâtel Xamax.

1992
Champion de Suisse avec Sion.

1996
Champion de Suisse avec GC. 112e et dernière sélection en équipe de Suisse.

1998
Entraîneur de Neuchâtel Xamax.

2009
Entame une période de sept ans en Afrique.

2019
Promu en Super League avec Servette. Elu «joueur valaisan du siècle».

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