Il existe une unité de mesure infaillible pour évaluer la foi de Lleyton Hewitt: la véhémence des «come on» dont il s'invective. Ce cri régule sa démarche, son opiniâtreté; il est sa marque de fabrique. En Australie, le «c'me one» pugnace et jubilatoire donne une portée héroïque à quantité de victoires insignifiantes - une proposition audacieuse, une armoire Ikea montée sans erreur, une chope bue d'une traite.

Or hier, Lleyton Hewitt n'a exulté qu'à une seule occasion, presque subrepticement, au tie-break du premier set (9-7, dont neuf fautes directes). Même l'analyse post-traumatique (7-6 6-2 6-4) semble indiquer un fatalisme rampant: «Je ne parlerais pas de barrière psychologique mais, oui, quand Roger est installé dans sa zone de confort, il est difficile de l'en déloger. Je l'ai senti sûr de lui.»

Après onze défaites consécutives, un syndrome s'est insinué dans l'esprit du combattant, certes hors pair, mais pas idiot. Lleyton Hewitt sait, inutile de l'ébruiter, qu'il est parti à la conquête de ce monde sans excédent de bagages - un jeu de jambes, une défense, une perspicacité tactique - et que Roger Federer, pour lui, est l'archétype de la mauvaise rencontre, capable de le dépouiller en deux temps trois mouvements.

Il faut donc aborder la question suivante: que sera «le feeling correct» de Roger Federer, son coup droit erratique, sa vivacité suspecte, son intensité émotionnelle proche du planton, face à des adversaires plus insouciants, exempté d'un lourd passé, et dont la conviction n'est pas entachée de débandades anciennes?

Mario Ancic correspond peu au profil. Il est certes le dernier joueur à avoir battu le maître sur gazon, mais c'était il y a six ans. Revenu du néant contre Fernando Verdasco (3-6 4-6 6-3 6-4 13-11), «Super Mario» semble déjà prêt à y retourner: «Depuis ma victoire en 2002, Roger n'est plus le même homme. Et il m'a toujours battu.»

La probabilité est grande que le vainqueur, en demi-finale, affronte Marat Safin. L'ex-numéro un mondial avait réservé un vol de retour mercredi dernier, sûr de son sort et, profondément, de son impéritie. «Comment aurais-je pu prévoir de rester si longtemps, moi qui n'ai pas aligné deux victoires depuis une éternité?»

Marat Safin réitère volontiers son aversion pour l'herbe, dont il fait foin, et revendique son appartenance roturière dans les allées fleuries du All England Club, où ses complaintes, parfois, désobligent: «Qu'ai-je dit de blasphématoire sur Wimbledon? Que les fraises étaient trop chères, et c'est la stricte vérité. Qu'il n'y en a pas assez au dessert, et je persiste. Que les physios ne sont pas autorisés à entrer dans le vestiaire, et je n'invente rien. Je n'ai jamais menti sur Wimbledon.»

Marat Safin était considéré comme le seul alter ego de Federer, en termes de génie pur et, à bien plaire, de faculté à le distiller. Au fil des ans, de dures épreuves en filles faciles, les contrariétés ont ajouté à la complexité du personnage, ouvertement slave et insoumis, fâché à jamais avec la privation de liberté, fût-ce sous la forme inoffensive d'un horaire, d'une ligne blanche, d'une limite physique ou technique. Trop doué pour envisager l'erreur, voire l'incapacité, autrement que comme un outrage. Perfectionniste forcené, acquis au postulat de la déception inéluctable.

Marat Safin a battu les plus grands et abandonné ses illusions aux plus démunis, et le revoilà soudain, destitué de son rang (ATP 75), capable de tout et aussi de rien, dépuceleur de conventions, devant des groupies primesautières. Stanislas Wawrinka a vite compris que son adversaire ne serait pas le même qu'au dernier US Open, où il s'était imposé en trois sets. Le score non plus: 6-4 6-3 5-7 6-1. «Je n'ai pas appris à aimer le gazon, bougonne Marat Safin. J'y joue bien parce que, au fil des ans, la surface a énormément ralenti, et que je peux imposer mon jeu depuis le fond du court. J'ignore jusqu'où je peux aller. J'y vais, c'est l'essentiel.» A peine ironique: «J'apprécie de retrouver l'ambiance des grands stades. Cela dit, si je dois disputer le prochain match sur le court No 18, je ne serai pas dépaysé. J'ai l'habitude de jouer à la campagne, depuis quelques mois.»

Marat Safin n'a jamais adhéré à l'obédience utilitaire qui guide ses contemporains, attachés au bilan comptable et à la pensée positive. Lui est encore distrait de cette idée fondamentale par l'obsession d'exceller, par le besoin d'épater. Une maxime tatouée sur son épaule, «Sois un fonceur et meurs vite», semble indiquer en cela qu'il y a erreur sur la personne: Safin n'aime pas la vie autant qu'on le dit.