Femme, hidjab, sport, décathlon. Au jeu du «cherchez l'intrus», les Français excluent le hidjab, comme l'a montré une polémique récente, alors que dans les grandes compétitions internationales, seul le décathlon est interdit aux femmes (qui doivent se contenter de l'heptathlon).

Le hidjab (voile ou foulard islamique couvrant les cheveux mais pas le visage) a fait son apparition aux Jeux olympiques d'Atlanta en 1996, sur la tête de la tireuse à la carabine iranienne Lyda Fariman. Elles sont deux en 2004, une Iranienne et une Bahreïnie. En 2008 à Pékin, quatorze pays présentent des athlètes voilées. La Fédération internationale de football (FIFA) l'autorise en juillet 2012, au prétexte qu'il s'agit «d'un signe culturel et non religieux», juste avant les Jeux de Londres où, pour la première fois de l'histoire olympique, toutes les délégations (y compris l'Arabie saoudite) comportent des femmes.

Lire aussi: notre portrait de Ibtihaj Muhammad en 2017

Barbie aussi

Les athlètes voilées remportent leurs premières médailles (toutes de bronze) à Rio en 2016: les Egyptiennes Hedaya Wahba (taekwondo) et Sara Ahmed (haltérophilie), l'Iranienne Kimia Alizadeh Zonoozi (taekwondo), l'Américaine Ibtihaj Muhammad (escrime). On se souvient de cette dernière, première sportive américaine voilée aux Jeux, que Barbie a immortalisée en version poupée. Tout aussi iconique, la joueuse de beach-volley égyptienne Doaa el-Ghobashy, dont la photo, le corps entièrement recouvert, à la lutte au filet avec l'Allemande Kira Walkenhorst, en bikini, résume et symbolise toute la problématique. Faut-il y voir la réunion de deux cultures par le sport, ou bien leur opposition irréconciliable, matérialisée par le filet? Et laquelle heurte les convictions de l'autre?

Ceux qui encouragent, ou du moins tolèrent le hidjab mettent en avant la hausse de la participation des femmes, ainsi que de nombreuses «premières» féminines dans les pays musulmans. Avec le hidjab, Lyda Fariman a pu être la porte-drapeau de l'équipe d'Iran lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux d'Atlanta en 1996 et peut-être inspirer des petites filles dans son pays... Ceux qui réprouvent l'entrée du foulard dans les stades se souviennent que la première musulmane aux Jeux olympiques, l'escrimeuse turque Halet Çambel à Berlin en 1936, ne portait pas le voile (et refusa de rencontrer Hitler), pas plus que la première musulmane championne olympique, la Marocaine Nawal El-Moutawakel à Los Angeles en 1984, qui parcourait le 400 m jambes, bras et tête nues.

Progression ou régression?

Un premier tournant eut lieu à Barcelone en 1992, après la victoire sur 1500 m d'Hassiba Boulmerka. Au lieu de fêter le premier titre olympique de son histoire, l'Algérie se divisa sur la tenue de sa championne, qui fut obligée de s'exiler. Plus récemment sont apparues des revendications nouvelles: en 2012, un Saoudien exige que sa fille porte le voile pour le tournoi olympique de judo, malgré les risques de strangulation; en 2013 aux Championnats du monde de triathlon, une concurrente iranienne doit se changer dans une tente pour respecter la loi islamique en vigueur en Iran; une autre Iranienne traverse la mer Caspienne à la nage lestée de six kilos d'habits (combinaison intégrale, bonnet, veste, foulard) mais voit son record ne pas être homologué car «pas assez conforme à la charia»; en 2016 à Rio, il y a plus de Saoudiennes que jamais mais elles sont toujours accompagnées d'un tuteur et ne doivent pas se mêler aux autres hommes.

Alors, progression ou régression? Lors du Sporting Chance Forum, un colloque organisé en décembre 2017 à Genève par le DFAE et l’Institut pour les droits humains et le commerce (IHRB), l'ancienne haut-commissaire des Nations unies aux Droits de l’homme, Mary Robinson, souligna combien «malgré les multiples problèmes [...], il est important de continuer à regarder le sport  sous un jour positif, parce qu’il est source d’inspiration et d’enthousiasme, particulièrement auprès des jeunes».

Cette position est notamment défendue par Human Rights Watch, mais critiquée par la Ligue du droit international des femmes (LDIF), qui considère que la tolérance du voile dans les compétitions sportives bafoue la charte olympique, laquelle stipule au chapitre 50: «Aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique.»

Le poids des sponsors

Face à ce que l'historien de l'olympisme Patrick Clastres nomme «une offensive théocratique», le CIO s'abrite derrière le choix des fédérations sportives internationales. Celles-ci, qui voient bien que leur potentiel de développement se situe essentiellement auprès des femmes et dans les pays du Golfe, sont enclines à accepter le hidjab, comme la FIFA en 2012. Cette semaine, l'Association internationale de boxe amateur (AIBA) a annoncé tolérer désormais «le port des signes religieux pendant les combats de boxe». L'argument serait surtout technique: les modèles confectionnés spécialement ne risquent plus de perturber le combat. La fédération américaine de boxe avait autorisé le hidjab sur le ring dès 2017.

La date n'est pas anodine parce qu'elle coïncidait avec la commercialisation par Nike d'un hidjab conçu pour le sport afin de «prouver aux femmes musulmanes qu’il est possible de poursuivre leur passion». A la même époque, la Fédération internationale de basketball (FIBA) revenait sur son interdiction du port du hidjab. Trop tard pour Bilqis Abdul-Qaadir, la meilleure joueuse de l'histoire du basket universitaire américain, qui fut trop longtemps interdite de passer professionnelle (en tout cas pas vêtue comme elle le souhaitait). Lors de la cérémonie des Oscars, Nike a dévoilé sa nouvelle campagne publicitaire, baptisée «Dream Crazy», axée sur les sportives qui ont su faire tomber les barrières. Ibtihaj Muhammad et son hidjab y figurent en bonne place aux côtés de Serena Williams et Caster Semenya.