Sacrément sport

Pourquoi les hindous sont-ils absents des podiums olympiques? 

Régulièrement, Olivier Bauer, professeur à l'Université de Lausanne, interroge les relations entre sport et religion pour «Le Temps». Il se demande aujourd'hui si la foi à quelque chose à voir avec les résultats discrets de l'Inde aux JO

A quelques jours de la fin des Jeux olympiques de Rio, un constat: en dépit de ses 1,4 milliard d’habitants, l’Inde n’a pas remporté la moindre médaille jusqu’ici, contrairement au Kosovo, aux Fidji, à Porto Rico et à Singapour. A Londres en 2012, elle n’en avait obtenu que six. Deux d’argent (tir et lutte) et quatre de bronze (tir, lutte, badminton et boxe). Ce qui représentait le meilleur total de son histoire olympique. Par comparaison, lors des mêmes JO, la Chine, à population presque égale, décrochait 88 médailles, et la Suisse, 200 fois moins peuplée, en remportait quatre.

Faut-il voir dans ces médiocres résultats une conséquence de l’hindouisme, professé par près de 80% de la population indienne? Les habitants de l’Inde répondraient-ils d’une religion qui découragerait le sport, qui ne pousserait pas ses adeptes à se surpasser, à tout le moins pas sur les terrains de sport, en tout cas pas sur le terrain du sport? Faudrait-il, plus largement, considérer que certaines religions seraient plus favorables à l’éclosion des champions? Que certaines fois permettraient de remporter davantage de titres? Evidemment, la réponse doit être pour le moins nuancée.

Comme ailleurs dans le sous-continent indien

D’abord parce que l’Inde n’est pas un cas isolé parmi ses proches voisines. Aucune nation du sous-continent indien ne s’est jusqu’ici révélée particulièrement performante aux Jeux olympiques, peu importe sa religion dominante. Ni le Pakistan (200 millions d’habitants), ni le Bangladesh (150 millions), ni le Sri Lanka (20 millions) n’ont remporté la moindre médaille à Londres en 2012. Or les deux premiers pays sont musulmans à plus de 90% et le troisième est bouddhiste à près de 70%. La religion ne suffit donc pas à expliquer les médiocres performances olympiques des athlètes indiens.

Ensuite parce qu’avoir remporté peu de médailles olympiques dans les Jeux les plus récents ne signifie pas faillir toujours dans tous les sports. L’Inde sportive sait aussi remporter des succès: six titres olympiques consécutifs en hockey sur gazon (entre 1928 et 1956), plusieurs Coupes du monde masculines de cricket sous divers formats (1983, 2007 et 2011) et une finale féminine (2005). Elle compte de bons représentants en tennis: Vijay Amritraj, qui a emmené son pays en finale de la Coupe Davis en 1987, Leander Paes et Sania Mirza, les partenaires de double de Martina Hingis, et, depuis 2008, une écurie de Formule 1, Force India (mais il est vrai qu’une voiture n’a ni nationalité ni religion).

Et Internet confirme ce que l’on pressentait: l’Inde excelle dans ses propres sports, le kabaddi, un sport d’équipe très populaire en Asie, décrit comme mélangeant le rugby à la lutte, le kalarippayat, un art martial, et le mallakhamb, une sorte de gymnastique artistique sur un poteau (le chroniqueur ne les a ni pratiqués, ni vu pratiquer).

Jouer leurs Jeux

Comment alors répondre à la question initiale? On voudra renverser la logique. Les Evangiles font dire à Jésus: «Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat.» On écrira: «Ce ne sont pas les hindous qui ne sont pas faits pour les sports olympiques, mais les sports olympiques qui ne sont pas faits pour les hindous.»

L’absence des hindous sur les podiums olympiques témoigne d’une mainmise, celle d’un Occident qui a voulu et su imposer largement et mondialement ses sports et sa conception du sport. Les sports olympiques sont faits pour les athlètes occidentaux et pour ceux qui veulent bien jouer le jeu, ou, pour le dire plus exactement, jouer leurs Jeux. Que l’Inde ne remporte pas plus de médailles olympiques signifie alors simplement qu’elle se bat sur d’autres terrains, y compris d’autres terrains de sport, qu’elle a d’autres priorités, l’éducation par exemple, ce qu’on ne peut – ni ne veut – lui reprocher.

Mais l’on se permet de rêver. Et si le yoga devenait discipline olympique? L’Inde verrait certainement son total de médailles exploser. Mais on n’a jamais entendu personne défendre une telle idée. Et tant mieux. Car le rêve deviendrait vite un cauchemar. On tremble à imaginer des compétitions de yoga formatées pour convenir aux médias états-uniens, avec une pause publicitaire entre chaque posture; on frémit à la seule pensée d’une finale du yoga femme avec des pratiquantes en brassière ultra-moulante et en short minimaliste (et vice-versa) pour faire grimper l’audience.

Au bout du compte, si l’hindouisme relativisait la valeur d’une présence sur un podium olympique, on n’aimerait pas le lui reprocher.


* Olivier Bauer est professeur à l’Université de Lausanne (Institut lémanique de théologie pratique). Il travaille sur la transmission de la foi, sur les relations entre sport et religion et sur une approche théologique de l’alimentation. Il tient un blog: Une théologie au quotidien.


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