Ski alpin

Hirscher, portrait d’un roi en Marcel

Le Cirque blanc peine à s’enthousiasmer pour l’Autrichien, pourtant vainqueur des deux courses du week-end et surtout du classement général de la Coupe du monde pour la cinquième année consécutive. Un record

Naguère, les journaux sportifs s’appelaient souvent «Miroir» de quelque chose, du football, du sprint, du cyclisme ou simplement des sports. Il n’y a jamais eu à notre connaissance de Miroir du ski et, à parcourir la presse dominicale, il n'y en a toujours pas. Difficile d’y trouver le juste reflet des mérites de Marcel Hirscher.

En remportant samedi et dimanche les deux courses de Kranjska Gora, l’Autrichien a signé ses septième et huitième succès de la saison. Dès samedi, Hirscher s'était assuré le «petit» globe de cristal qui récompense le vainqueur de la Coupe du monde de géant et, surtout, le «gros» (9 kilos, 46 cm de hauteur) du classement général. Son cinquième en cinq saisons, un record.

Meilleur skieur du monde

Il faut le redire: Marcel Hirscher est le meilleur skieur du monde pour la cinquième année consécutive. La performance est digne du grand Real Madrid des années 50, des cinq titres mondiaux consécutifs de Michael Schumacher en Formule 1 ou de Jimmy Connors en tennis. En ski alpin, des légendes comme Hermann Maier, Pirmin Zurbriggen ou Gustavo Thoeni n’ont gagné le classement général de la Coupe du monde «que» quatre fois. Seul Marc Girardelli l’a fait cinq fois, mais sur neuf saisons.

La presse du dimanche n’a offert qu’un miroir sans tain à cet exploit unique. Marca est ébloui par les quatre buts de Cristiano Ronaldo contre Vigo, La Gazzetta dello sport se projette sur la journée du calcio, le cahier sport du Matin Dimanche anticipe le sacre programmé de Lara Gut chez les dames alors que le SonntagsBlick promène déjà le gros globe de cristal à Comano, Tessin. Il y a bien L’Equipe, qui met un skieur en une sous le titre «Fabuleux» en lettres grasses et capitales, mais c’est pour parler du biathlète (français) Martin Fourcade, double médaillé d’or aux Mondiaux en Suède.

Simple statut de maître-étalon

Et ç’a été comme cela toute la saison. On s’est estomaqué de la domination de Svindal, ébaubi de l’avènement de Kristoffersen (vainqueur lui de la Coupe du monde de slalom), ému devant la course parfaite de Janka en Corée du Sud, ébloui des exploits de Pinturault; on a pris acte des victoires de Marcel Hirscher. Comme si la propension des uns à malmener la domination de l’autre réduisait l’Autrichien à un simple statut de maître-étalon.

La seule fois de la saison où l’on s’est senti touché par Marcel Hirscher, c’est le 22 décembre à Madonna di Campiglio lorsqu’un drone équipé d’une caméra qui survolait la piste s’écrasa à une longueur de ski derrière lui. Il faut peut-être ça pour prendre la mesure de la performance. Parfois, l’équilibriste sur son fil maîtrise tellement son art qu’il fait semblant de perdre l’équilibre pour que le public frémisse.

Une technique parfaite invisible

Hirscher est un funambule dans la pente, un artiste à la technique si parfaite qu’elle en devient invisible. «Ce que je recherche, expliqua-t-il samedi à ceux qui voulaient bien l’écouter, c’est produire mon meilleur ski, léger et fluide, et avoir assez de confiance pour être intelligent et skier certaines parties avec un peu de sens tactique. Ca c’est génial: vous avez la vitesse et le contrôle. Malheureusement, c’est une sensation assez rare.»

Mon cerveau a tourné plus vite que mes jambes. J’ai voulu faire le tour du stade mais j’étais trop fatigué et je suis tombé.

L’autre image emblématique de Marcel Hirscher, c’est une chute dans l’aire d’arrivée après sa médaille d’or aux Mondiaux 2013. Courir avec des chaussures de ski aux pieds n’a jamais été facile mais allez construire un mythe avec un type qui se vautre... C’était à Schladming, à deux pas de chez lui, devant un public sevré de victoire qui lui avait intimé l’ordre de sauver l’honneur de l’Autriche. «Deux semaines avant, pour tout le monde, j’avais déjà gagné. Et avec les mauvais résultats de l’équipe, je n’avais pas le droit de perdre… Ce moment a été particulièrement difficile à vivre, je ne sais pas comment j’ai fait pour gagner. Alors dans l’aire d’arrivée, mon cerveau a tourné plus vite que mes jambes. J’ai voulu faire le tour du stade mais j’étais trop fatigué et je suis tombé», raconta-t-il au Monde.

Une star en Autriche

Hirscher est une star en Autriche, à l’égal d’un autre Marcel, Koller, le Suisse qui a redonné vie à l’équipe nationale de football. Mais hors de son pays, c’est un peu le jour blanc pour ce skieur qui, il y a encore deux ans, ne voyait pas à cinquante mètres devant lui en raison d’un déficit de vision de 40% à chaque œil. Opéré des cornées en 2013, il s’est surtout réjoui de mieux voir sa copine. Mis sur les skis à deux ans par son père Ferdinand (directeur d’une école de ski), il a fait l’école hôtelière et envisagé de skier pour les Pays-Bas, le pays de sa mère, s’il n’avait pas le niveau pour s’imposer dans l’équipe d’Autriche. Il y a fait son trou avant sa majorité et la porte depuis sur ses épaules, entièrement cette saison après la blessure d’Anna Fenninger, sa pendante féminine.

Du pays censé régner sur les montagnes, il est le seul à avoir gagné plus d’une course cette saison (hommes et femmes confondus), le seul vainqueur chez les hommes (7 succès), le seul classé dans les 10 premiers du classement général, le seul vainqueur d’un globe de cristal (Eva-Maria Brem peut l’imiter en géant). Cause nationale, il bénéficie d’une structure unique pour le dégager de tout souci matériel (il utilise 70 paires de ski par saison et par discipline), logistique ou financier. Outre son approche détendue de la compétition, il se distingue par son goût du motocross, un sport qui l’aide à travailler le sens de la trajectoire, le point de freinage, la concentration et la musculature du haut du corps.

«Sur le podium d’octobre à mars»

Depuis cinq ans, il gagne sinon dans l’anonymat, du moins dans une relative indifférence. «C’est bien de faire le match avec Marcel, mais c’est dur de le faire tout l’hiver. Lui est sur le podium d’octobre à mars», reconnaissait samedi à Kranjska Gora le Français Alexis Pinturault. Le monde est ainsi fait que l’on préfère les spécialistes aux polyvalents. Si Hirscher détient le record de gros globes de cristal, il ne compte «que» sept petits globes (Stenmark 16, Zurbriggen 12, Svindal 9), 39 succès en Coupe du monde (Stenmark 86, Maier 54), deux médailles d’or individuelles aux Championnats du monde (Sailer 7, Svindal et Liguety 5) et aucun titre olympique.

A Vancouver et Sotchi, il a joué placé (quatrième, cinquième, quatrième, deuxième), jamais encore gagnant. «Nous ne sommes que cinq Autrichiens à avoir gagné le gros globe de cristal, alors que je ne sais pas combien de skieurs autrichiens sont devenus champions olympiques», expliquait-il à Sotchi. Depuis, il est quand même allé cet hiver en repérage en Corée en prévision des JO 2018.

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