Histoire de la Nati. Le Temps retrace l’évolution de l’équipe de Suisse de football à travers le témoignage de ses meilleurs joueurs, un par décennie.


Jusqu’au milieu des années 60, l’équipe de Suisse n’est pas loin d’être une grande nation du football. «On avait vraiment l’impression de faire partie des meilleurs», confirme Jakob «Köbi» Kuhn. Lorsqu’il est convoqué pour la première fois, au lendemain du Mondial 1962 au Chili, le futur sélectionneur de l’équipe nationale n’a que 19 ans. Un petit prodige du ballon rond, technicien malin et élégant. La fiche que le journaliste Jacques Ducret lui consacre dans son Livre d’or du football suisse s’intitule «Dribbelkünstler», artiste du dribble. Le Zurichois ne le sait pas encore, mais il va vivre le crépuscule d’une époque dorée où la Nati se qualifie presque toujours à la Coupe du monde. Elle ne manque qu’une seule des sept éditions organisées entre 1934 et 1966. L’aurore se fera dès lors attendre longtemps, d’une World Cup (anglaise) à une autre (américaine) en 1994. Vingt-huit ans sans grand tournoi.

Il pleut sur Birmensdorf, dans la proche région de Zurich, et nous arrivons chez Köbi Kuhn avant lui. La poignée de main est franche, l’œil toujours aussi malicieux. Un début d’incendie s’est déclaré dans son immeuble dernièrement et il doit entreprendre quelques travaux, nous explique-t-il. Il en profite pour passer du temps chez son amie, Jadwiga, avec qui il refait sa vie à 72 ans après avoir perdu son épouse, Alice, en 2014. Le couple a affiché son bonheur en une de L’illustré fin mai, et c’est bien un homme épanoui – «en parfaite santé», précise-t-il – qui nous reçoit pour fouiller dans ses vieux souvenirs.

A la page

«Sur le moment, on n’avait pas l’impression de vivre la fin d’une époque, raconte-t-il. Je n’ai jamais aimé faire des prédictions. Je n’ai pas vu venir que la Suisse n’allait plus se qualifier pendant si longtemps pour des grands tournois. Dans mon esprit, on avait toujours une chance.» Le football suisse paraissait de fait à la pointe.


«Un jour, je jouerai comme ça.»


En 1960, le président de la Ligue nationale Franz Wangler propose d’instaurer le semi-professionnalisme dans le pays. Le club bernois de Young Boys fait une tournée de vingt-huit jours en Extrême-Orient. Le défenseur international Heinz Schneiter est transféré 
au Lausanne-Sport pour une 
somme record à six chiffres (100 000 francs).

Et puis il y a le FC Zurich, trois titres nationaux dans la décennie, qui atteint les demi-finales de la Coupe des clubs champions en 1964. «Le FC Zurich était en avance sur son temps, il avait un peu plus d’argent que les autres et tout le monde pouvait aménager ses horaires de travail pour s’entraîner en journée», se souvient Köbi Kuhn, qui a fait l’essentiel de sa carrière au Letzigrund. Oui, le football suisse – et dans son sillage la Nati – semblait parfaitement dans le coup. Mais certains ont pourtant senti le vent tourner. «Si nous ne réorganisons pas notre football d’élite – et rapidement – nous allons remporter une rencontre de temps en temps avec de la chance, mais n’aurons plus notre mot à dire au niveau international à long terme», prophétisait Karl Rappan en 1962.

Austère et visionnaire

A ce moment-là, l’Autrichien vit son quatrième mandat à la tête de l’équipe nationale (il l’a dirigée avant cela dans les années 30, 40 et 50 pour un total de 77 matches, record absolu pour un sélectionneur de la Nati). Son système de jeu est toujours le même: le verrou suisse. «La recette était simple, sourit Köbi Kuhn. On entrait sur le terrain pour ne pas perdre les matches.» Plus précisément, la possession de la balle et le milieu de terrain étaient abandonnés à l’équipe adverse; on se repliait et on défendait son territoire.

Karl Rappan était un homme charmant, mais un sélectionneur très dur. Une fois, après une défaite, il nous avait dit d’aller nous entraîner avec les filles!

Austère? Visionnaire, plutôt: cette tactique introduit la défense de zone (pour compléter le marquage individuel), invente le libéro décroché et préfigure le catenaccio (verrou) italien. «Karl Rappan était un homme charmant, mais un sélectionneur très dur, grimace Köbi Kuhn. Une fois, après une défaite, il nous avait dit d’aller nous entraîner avec les filles!» La brimade devait être à l’époque encore plus méprisante qu’elle ne le serait aujourd’hui…

La fin d’un système

Mais l’homme a fait son temps, et son système avec. Le verrou n’offre plus les mêmes garanties. Un beau jour de 1963, l’équipe nationale s’incline même 8-1 contre l’Angleterre à Bâle. Et puis les footballeurs suisses aspirent à autre chose qu’à se barricader dans leur camp. «La transition a commencé après la Coupe du monde au Chili, estime Köbi Kuhn. On a cherché à se rapprocher du style de jeu des Pays-Bas. Le 4-4-2. On essayait de bien jouer. L’idée n’était plus d’attendre à cinq derrière pour ne pas perdre, mais de construire.» Un régal pour notre Dribbelkünstler. «D’autant qu’à l’époque, il y avait soixante mètres entre les attaquants et les défenseurs. On avait beaucoup plus d’espace pour jouer qu’aujourd’hui.»

Les Pays-Bas, la Nati les devance encore lors des qualifications pour le Mondial 1966. La Suisse n’y fera pas de miracles contre la RFA (5-0), l’Espagne (2-1) et l’Argentine (2-0). L’histoire a oublié ces trois revers, mais pas ce que Köbi Kuhn appelle aujourd’hui encore «une promenade». La nuit de Sheffield. Le Zurichois rigole et se lance dans un récit qu’il a dû faire des milliers de fois. «Nous étions de sortie avec l’équipe. Moi, pour plaisanter, je tends le pouce au passage d’une voiture. Elle s’arrête. Deux jolies filles. Avec Leo Eichmann et Werner Leimgruber, nous montons pour faire un tour de la ville. Voilà, c’est tout.» Ou presque: le trio rentre à l’hôtel avec quarante-cinq minutes de retard (à 23h15) et trouve le sélectionneur Alfredo Foni «assis sur une chaise devant la porte de la chambre». L’Italien ne dit rien, se lève et va se coucher. Le lendemain, Köbi Kuhn et ses compères apprennent qu’ils assisteront au premier match du Mondial dans la tribune.

Punir, d’abord

L’affaire n’en reste pas là: le président de la commission de sélection Ernst Thommen organise la venue à Sheffield des épouses des trois joueurs et Köbi Kuhn finira par être «banni» de la Nati pour deux ans. «Au fond, j’ai été touché par cette affaire, avoue-t-il aujourd’hui. D’autant qu’on n’avait rien fait de mal. Rien! On n’avait pas bu une goutte d’alcool. Même pas de l’eau!»
Köbi Kuhn marque une pause dans son récit. Il semble toujours stupéfait que sa «promenade» ait fait les choux gras de la presse sur le moment et que, cinquante ans après les faits, il se trouve encore un journaliste pour lui en parler. «Vous savez, à l’époque, on pensait d’abord à punir, dit-il. Une fois sélectionneur des espoirs de l’équipe de Suisse, je me suis retrouvé dans la même situation qu’Alfredo Foni; des joueurs en retard une veille de match. Mais je ne les ai pas attendus sur une chaise. Et je ne les ai pas privés de match. Au contraire, je les ai alignés pour les mettre face à leurs responsabilités.»

«Je sais que les jeunes d’aujourd’hui ont du plaisir avec l’équipe nationale. Mais je crois que pour nous, c’était encore plus fort.»

Jadwiga est passée rappeler à Köbi Kuhn qu’ils avaient un rendez-vous. Avant de le quitter, on lui demande comment il occupe ses journées. «Je vis, tout simplement! Je vois mes copains. Et nous profitons de voyager avec mon amie.» Voir le monde. Voilà qui nous ramène à la Nati. «Aujourd’hui, les footballeurs évoluent à l’étranger, ils connaissent tout ça, glisse-t-il. Mais pour nous, à l’époque, c’était incroyable de se retrouver à l’hôtel en équipe et de voyager. Cela cassait la routine. Je sais que les jeunes d’aujourd’hui ont du plaisir avec l’équipe nationale. Mais je crois que pour nous, c’était encore plus fort.»


Profil

Köbi Kuhn

1943. Naissance à Zurich.

1960. Arrivée au FC Zurich, où il jouera l’essentiel de sa carrière.

1962. Première sélection en équipe de Suisse; il en totalisera 63.

1995. Sélectionneur de l’équipe de Suisse.


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Dans les années 1950, chaque match est une aventure