Nati (5/6)

Histoire de la Nati: dans les années 1990, 
la Suisse est de retour

Stéphane Chapuisat se souvient que l’arrivée du sélectionneur Roy Hodgson a tout changé. Bien organisée, dure à battre, l'équipe de Suisse se qualifie pour la World Cup 1994 et l'Euro 1996

Histoire de la Nati. Le Temps retrace l'évolution de l'équipe de Suisse de football à travers le témoignage de ses meilleurs joueurs, un par décennie.


Fidèle à son personnage, Stéphane Chapuisat a donné rendez-vous en toute simplicité dans un tea-room du cœur de la vieille ville de Morat. Depuis sa retraite en 2006, il vit entre Berne et Lausanne, en parfait bilingue. Les têtes, même des dames âgées, se retournent au passage de celui qui est considéré comme l’un des meilleurs joueurs de l’histoire du football suisse.

En équipe nationale, où il succéda à son père Gabet (34 sélections entre 1969 et 1979), il totalise 103 sélections, 21 buts («j’étais plus un passeur, un deuxième attaquant qui tournait autour de l’avant-centre») et sept sélectionneurs: Ueli Stielike, Roy Hodgson, Artur Jorge, Rolf Fringer, Gilbert Gress, Enzo Trossero et Köbi Kuhn. Son nom reste cependant associé à celui de Roy Hodgson et à la période dorée 1994-1996, lorsque la Suisse, sevrée de grande compétition internationale pendant vingt-huit ans, en aligne deux à la suite. «Il n’y avait pas rien avant, tient d’emblée à relativiser le Vaudois. Avec Stielike, nous n’étions pas passés loin de la qualification pour l’Euro 1992 en Suède. Il fallait gagner le dernier match en Roumanie, nous l’avons perdu 1-0. Mais c’est vrai que l’attente était forte.»

L’espoir naît de Suisse romande. De Neuchâtel, où l’ASF engage Roy Hodgson en décembre 1991, et de Lausanne. A la Pontaise, l’entraîneur Umberto Barberis a lancé quelques années plus tôt une volée prometteuse qui compose déjà la moitié de l’équipe nationale: le gardien Stefan Huber, les défenseurs Dominique Herr et Marc Hottiger, les milieux Christophe Ohrel et Georges Bregy (qui n’est certes pas un perdreau de l’année) et l’attaquant Stéphane Chapuisat. A Lausanne, le nouveau sélectionneur Roy Hodgson trouve également un sursis bienvenu en mai 1992. Après trois défaites consécutives contre les Emirats arabes (!), l’Irlande et la Bulgarie, un doublé de Christophe Bonvin signe un succès de prestige contre la France, entraînée alors par Michel Platini (2-1).

Potentiel offensif

En 1993, les Lausannois se sont éparpillés. Ohrel est à Servette, Bregy à YB, Chapuisat à Dortmund et Roy Hodgson s’appuie sur le FC Sion, champion de Suisse pour la première fois grâce à la grinta d’Enzo Trossero et une défense de fer. Herr et Hottiger y ont rejoint Yvan Quentin et Alain Geiger. Avec deux anciens Valaisans, Georges Bregy devant la défense, Marco Pascolo dans les buts, Hodgson tient sa base défensive. Ce bloc de six sera le socle sur lequel la Suisse va construire ses succès. «Offensivement, nous avions du potentiel, avec Alain Sutter, Adrian Knup, Ciriaco Sforza, Nestor Subiat, Marco Grassi, Kubi Türkyilmaz et moi. Alors Roy Hodgson nous a fait énormément travailler tactiquement et défensivement. Il a amené en Suisse le ­4-4-2, avec deux chaînes de quatre [les défenseurs et les milieux de terrain] très bien huilées. On était toujours très bien positionné. Il était très difficile de nous marquer un but.»

Il y avait vraiment une immense attente autour de l’équipe. Beaucoup n’avaient jamais vu jouer la Suisse dans une grande compétition.

L’Italie n’y parvient pas, et comme Marc Hottiger s’est offert à la 55e minute une joie d’attaquant, la Suisse tient son match référence. L’équipe qui bat l’Italie le 1er mai 1993 à Berne (1-0) est le onze immuable des années Hodgson. Tous les enfants du pays qui aiment le foot peuvent en réciter par cœur la composition: Pascolo; Quentin­-Herr-Geiger-Hottiger; Ohrel-Bregy-Sforza-Sutter; Knup-Chapuisat. «Cette victoire a été décisive pour notre génération, mesure avec le recul Stéphane Chapuisat. Il était rare que l’on batte une grande nation dans un match décisif. Plus simplement, cela nous rapportait deux points précieux [la victoire à trois points n’est venue qu’en 1995] dans un groupe difficile avec, outre l’Italie, le Portugal et l’Ecosse qui, à l’époque, se qualifiait systématiquement. Nous, nous étions dans le quatrième chapeau au tirage au sort.»


«Je ne vais pas l'oublier cette première sélection.»


La Coupe du monde était un rêve pour tous ces joueurs qui, à titre individuel, commençaient tout juste à sortir de Suisse. «Il y avait vraiment une immense attente autour de l’équipe. Depuis 1966, il n’y avait rien. Beaucoup n’avaient jamais vu jouer la Suisse dans une grande compétition, à une époque où les phases finales étaient un peu les seuls matches qui passaient à la télévision.»

Alain Sutter, ce héros

Voilà pourquoi Stéphane Chapuisat retient presque davantage le parcours qualificatif que la Coupe du monde proprement dite. «Entre nous, on sentait qu’on avait une bonne équipe, que cette fois c’était possible. Nous avions tous ce désir de participer une fois et nous emportions cela avec nous entre chaque rassemblement. Nous étions heureux de nous retrouver. C’était grisant, addictif.» Aux Etats-Unis, Alain Sutter devient un héros, comme le général Sutter dans le roman de Blaise Cendrars. L’aventure est un peu plombée par deux défaites finales, l’une sans conséquence face à la Colombie (0-2), l’autre éliminatoire en huitième de finale face à l’Espagne (0-3). «Le premier but est hors-jeu, on en prend deux autres en fin de match. Voilà…»

Nous avions tous ce désir de participer une fois et nous emportions cela avec nous entre chaque rassemblement. C’était grisant, addictif.

La Suisse enchaîne rapidement sur les qualifications pour l’Euro 1996. «On a joué d’emblée la Suède, qui venait de finir troisième de la Coupe du monde. On gagne 4-2 à Berne. C’était reparti.» Seule différence, les joueurs ne sont plus désormais les «petits Suisses». «Avec ces bons résultats, notre football avait une bonne image. On nous prenait enfin au sérieux.» Les «petits Suisses» se permettent même, le 6 septembre 1995 avant un match contre la Suède à Göteborg, de brandir une banderole avec l’inscription «Stop it Chirac», réclamant l’arrêt des essais nucléaires français dans le Pacifique.

Le footballeur, produit d'exportation

Dans le sillage de Stéphane Chapuisat, premier étranger à plus de 100 buts en Bundesliga et vainqueur de la Ligue des Champions avec le Borussia Dortmund d’Ottmar Hitzfeld, le footballeur helvétique devient un produit d’exportation et les internationaux renouent avec la tradition des mercenaires suisses. Ils jouent désormais en Italie, en France, en Angleterre. «On était trois à l’étranger avant la Coupe du monde 1994 et une dizaine quelques mois plus tard», résume «Chappi». La tendance ne s’inversera plus.

Chaque fois que le sélectionneur connaissait bien le football suisse et les joueurs suisses, nous avons obtenu des bons résultats.

La ligne de l’équipe de Suisse, elle, se brise fin 1995 lorsque Artur Jorge remplace Roy Hodgson, parti entraîner l’Inter Milan. Suivront les expériences Fringer, Gress et Trossero, pour un bilan mitigé avant le renouveau apporté par Köbi Kuhn. «Avec Gilbert Gress, nous n’avions été éliminés de l’Euro 2000 qu’à cause d’une confrontation directe défavorable face au Danemark», rappelle Stéphane Chapuisat qui, sans polémiquer, souligne une tendance: «Chaque fois que le sélectionneur connaissait bien le football suisse et les joueurs suisses, nous avons obtenu des bons résultats. Avec parfois de la réussite et parfois non, mais le foot se joue souvent sur des détails.»

En 2004, Stéphane Chapuisat accompagne une dernière fois l’équipe de Suisse à l’Euro 2004 au Portugal. A sa manière, discrète. Sorti à la mi-temps de son dernier match (contre l’Angleterre), resté sur le banc pour sa dernière contre la France, il s’en va sans fleur ni couronne. Au moment de faire sa valise, il donnera son ultime maillot à un ami. «Tiens, tu le veux?» 


Profil

Stéphane Chapuisat

1969. Naissance le 28 juin à Lausanne.

1987. Débute à 17 ans avec le Lausanne-Sport.

1989. Première sélection avec l'équipe de Suisse contre le Brésil (1-0).

1997. Remporte la Ligue des Champions avec le Borussia Dortmund contre la Juventus (3-1).

2004. Dernière sélection à l'Euro contre l'Angleterre (0-3).

2006. Prend sa retraite. Devient entraîneur des attaquants pour Young Boys et l'ASF.


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