Il était 17h, ce samedi, quand a été résolu ce que l’alpinisme tenait pour son dernier «problème». L’ascension, en hiver, du K2. Le deuxième plus haut sommet du monde (8611 mètres). L’endroit sur terre où la respiration est le plus difficile, en raison d’une position géographique plus au nord que les autres monstres de l’Himalaya. Une montagne qui promet à ses courtisans l’épreuve de vents tempétueux.

Depuis une reconnaissance effectuée en 1980 par les Polonais Andrzej Zawada et Jacques Olek, des alpinistes parmi les meilleurs sont venus du Canada, de Grande-Bretagne, de Russie, de Géorgie, d’Espagne, du Kazakhstan, d’Ouzbékistan, de Pologne ou encore du Kirghizistan pour tenter leur chance à la frontière entre la Chine et le Pakistan. Mais aucun n’avait été au-delà des 8000 mètres. Aucun n’était parvenu à inscrire son nom dans les annales.

Il faudra y faire de la place pour citer tous ceux qui ont accompli la première «hivernale» du K2. Ils sont dix: Sona Sherpa, Mingma Gyalje, Dawa Tenzing, Kilu Pemba, Nims, Mingma David, Dawa Temba Sherpa, Pemchhiri Sherpa, Gelje Sherpa et Mingma Tenzi Sherpa. Lorsque la nouvelle de leur réussite est descendue, bien avant eux, tout le monde les a emmitouflés dans la formule «une équipe de Népalais».

De toutes les expéditions

Cela tient bien sûr de la commodité, mais cela correspond aussi à la symbolique assumée de l’expédition. Les dix hommes se sont réunis à une dizaine de mètres du sommet, dans un endroit qualifié de «relativement sûr», avant de l’atteindre tous ensemble, en chantant leur hymne national, pour que leur ascension reste dans les mémoires comme une entreprise collective. Pour qu’elle marque, en quelque sorte, la revanche du peuple sherpa sur les livres de l’histoire de l’alpinisme.

Depuis que l’homme s’est mis en tête de gravir les plus hauts sommets du monde, les prétendants se sont beaucoup appuyés sur des membres de ce groupe ethnique originaire du Tibet pour porter du matériel, fixer des cordes, installer des camps. Ils sont les ouvriers qui règlent la mécanique de nombreuses ascensions. Ils permettent à des touristes sans grande expérience d’atteindre le sommet de l’Everest. Mais ils ne restent pas souvent pour la photo.

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Aucun sherpa n’avait participé à l’ouverture hivernale des 13 premiers «8000» du monde, entamée il y a 41 ans avec l’Everest par les Polonais Krzysztof Wielicki et Leszek Cichy. Le K2 était en quelque sorte la dernière occasion qui existait. «C’était une opportunité pour les sherpas de démontrer leur capacité. Alpinistes chevronnés mis à part, tous les grimpeurs sont aidés par des sherpas à accomplir leurs rêves. Moi-même, j’ai soutenu de nombreux étrangers, sur différents sommets. Il faut voir cette ascension comme un hommage à toute la communauté sherpa», déclarait Mingma Gyalje au site Rock and Ice avant de quitter le Népal.

Il y a 68 ans, Tenzing Norgay était l’un des deux premiers hommes au sommet de l’Everest, mais c’est le drapeau britannique d’Edmund Hillary qui flotte sur le Toit du Monde. Désormais, le peuple sherpa tient sa grande première en Himalaya.

La question de l’oxygène

Ses dix fiers représentants ont profité d’une fenêtre météorologique très favorable, avec des vents relativement modérés, sur les flancs d’une montagne où ils peuvent monter jusqu’à 200 km/h. Pas après pas, les alpinistes égrenaient des messages qui laissaient entrevoir leur réussite. Mais il fallait encore franchir le Bottleneck, un couloir étroit qui constitue le plus important danger de la route standard vers le sommet (appelée «l’embranchement des Abruzzes»), en raison de son altitude (8200 mètres) et de sa pente (50-60 degrés). Quand le monde a su que ce passage était derrière eux, il était clair pour tous les spécialistes que oui, le K2 allait être gravi en hiver.

Il en reste pourtant pour considérer que le dernier problème de l’alpinisme subsiste. Car pour mener à bien leur expédition, les sherpas ont utilisé de l’oxygène, une démarche qui ne fait pas l’unanimité parmi les grimpeurs et reste considérée par les plus radicaux comme une forme de triche. Après avoir félicité l’équipe népalaise pour son ascension, et souhaité leur retour «en toute sécurité» au camp de base, le Polonais Adam Bielecki n’a pas hésité à exprimer le fond de sa pensée sur les réseaux sociaux: «Le jeu reste ouvert. On sait désormais qu’il est possible de monter au K2 en hiver avec de l’oxygène, mais on ne sait pas si, quand et qui réussira à gravir ce sommet sans dopage.»

L’Espagnol Sergi Mingote, lui, avait bien l’intention de monter sans oxygène mais il a été rattrapé par le péril de l’aventure. Il a perdu la vie en chutant, dans des circonstances encore peu documentées, en descendant du camp 1 vers le camp de base. Il était l’un des grands noms de l’alpinisme, attiré cette année dans le massif du Karakoram après avoir dû renoncer à d’autres projets en raison de la pandémie de Covid-19. Une tragédie qui vient rappeler que la «montagne sauvage» est encore loin d’être domestiquée. Plus de 80 personnes y ont trouvé la mort, contre quelque 450 qui en ont réussi l’ascension.

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Les pionniers de l’hivernale, eux, ont pu descendre sans encombre selon les derniers messages publiés sur les réseaux sociaux. Leur exploit n’a pas tardé à susciter l’enthousiasme de leurs plus illustres prédécesseurs. «Pendant des décennies, les Népalais ont aidé les étrangers à gravir les sommets de l’Himalaya, mais nous n’avons pas reçu la reconnaissance que nous méritions, a déclaré à l’AFP Kami Rita Sherpa, qui a escaladé 24 fois l’Everest, un record. C’est merveilleux qu’aujourd’hui sur le K2, dix Népalais aient démontré notre courage et notre force.»