Il y a vingt ou trente ans, les intellectuels se demandaient: «Comment peut-on aimer le football?». Aujourd’hui, les universitaires et les écrivains ont appris à parler du phénomène tandis que les femmes et les politiques se sont faits une place dans le stade. La question du «Comment peut-on...» reste valable pour le hockey sur glace. En Suisse, les patinoires ne désemplissent pas (plus de 7000 spectateurs de moyenne, record d’Europe) mais le hockey garde l’image d’un sport populaire, avec ce que le mot peut avoir de péjoratif.

Longtemps méprisé, le fan de foot a appris à s’aimer en lisant So Foot ou Nick Hornby. L’amateur de hockey, lui, demeure perçu comme un crétin des Alpes sous perfusion de matchs (50 avant que les choses sérieuses ne commencent) et de Feldschlösschen, un Homer Simpson amateur de charges contre la bande, de saucisse, de thèmes musicaux massacrés à l’orgue, un grand buveur de bière entouré d’un bestiaire de pacotille (aigle, lion, dragon).

«Ca doit être toute cette glace. Elle a du me givrer le cerveau»

Alors, comment peut-on? Dans «Je hais le hockey», Pascal Bertschy propose une réponse convaincante. Ce sont justement pour ces défauts, ce côté régressif mais authentique, ce premier degré assumé, que l’on peut aimer le hockey. Derrière l’antiphrase du titre et quelques détours par l’humour («Ca doit être toute cette glace. A la longue, elle a dû me givrer le cerveau.»), le journaliste de La Liberté est un amoureux transi. «Filez-moi un rancart avec Miss Univers dans un palace, je n’en aurai rien à cirer. Invitez-moi à prendre l’apéro au Café de l’Union avec un hockeyeur et j’aurai le sentiment d’avoir gagné à la loterie.» Ce n’est pas qu’une formule: en 2011, il dédaigna une possibilité d’interview avec Sepp Blatter pour poursuivre une discussion avec Thibault Monnet.

«Quelque chose de psychédélique»

S’il «voue un culte à des incultes», c’est parce qu’il aime ce monde à part, bizarre, excessif, non-conventionnel, littéralement hors du commun. Très vite, Pascal Bertschy sort du cadre de la patinoire pour entrer dans un univers qui possède sa propre cohérence. «Une culture hockey? Mon envie a été en tout cas de l'approcher, d'en donner des échantillons, en faisant une sorte de livre pop, explique-t-il. Avec ses folies, sa variété de couleurs, l’univers du hockey a quelque chose de psychédélique.»

A Langnau, au porno de la saucisse

Le livre est constitué d’inédits mais reprend le principe de la chronique dont Bertschy régale chaque semaine les lecteurs de La Liberté et du Journal du Jura. Vingt-quatre textes courts, comme autant de tableaux. Certains sont hilarants (le salaire de Julien Sprunger), d’autres émouvants comme celui exauçant le vœu de Dan Poulin, fameux Canadien du HC Bienne qui demandait: «Dis, quand je serai vieux et qu’on m’aura oublié, tu diras que j’étais un bon joueur?». Certains sont dédiés à des joueurs (Tristan Scherwey, John Gobbi), à leur famille (les Loeffel) ou à des entraîneurs (Paul-André Cadieux, Arno Del Curto et Chris McSorley).

Pascal Bertschy a toujours aimé Ambri et Langnau, où l’on se croirait dans «un porno de la saucisse». Il a appris à aimer la patinoire de Saint-Léonard, autrefois quelconque, aujourd’hui pleine de charme comme ces femmes à la jeunesse ingrate mais qui s’épanouissent avec l’âge. Il n’a pas vraiment d’équipe favorite, il ne crie pas pendant un match. Au contraire: «Sachant qu’on ne voit jamais tout d’une rencontre, je laisse venir les choses à moi, attends qu’elles retiennent mon attention (…). Je m’efforce de regarder, d’écouter le hockey, au cas où il aurait quelque chose à dire.» C’est joliment dit.

Le Top 1 des Canadiens à moustache

«Je hais le hockey» est agrémenté de diverses listes aussi improbables qu’arbitraires. L’auteur y dresse pêle-mêle son Top 10 des joueurs suisses qui ont marqué Gottéron, le Top 5 des plus belles finales de LNA, le Top 8 des joueurs qui ont débuté au HC Fleurier, le Top 8 des joueurs qui n’ont disputé qu’un seul match de NHL, le Top 1 des Canadiens à moustache (dix ex-aequo).

Notre Top 3 des Tops de Pascal Bertschy: le Top 10 des choses qu’on voyait avant (les patinoires à ciel ouvert, les nuages de fumée dans les patinoires fermées, les patinoires contenant plus de spectateurs qu’elles ne pouvaient en contenir, les casques, les bagarres à l’échauffement), le Top 12 des choses qu’on ne voyait pas avant (les commotions cérébrales, la bière à cent sous, des étrangers moins bons que l’ailier droit du quatrième bloc) et le Top 9 des choses que l’on verra toujours (Ambri et Langnau, la coupe Spengler, la présence en Ligue nationale d’au moins un joueur nommé Aeschlimann, Gerber, Hofmann ou Leuenberger).

C’est joyeusement foutraque et excessivement vivant. Un peu comme un match de hockey.

A lire:

«Je hais le hockey», Pascal Bertschy. Slatkine, 2016, 245 pages.