Les soirs de match aux Vernets, Thierry et Jean-Philippe ont rendez-vous sous la grande tribune latérale. Ce sont des fidèles du Genève-Servette HC. Des abonnés, des passionnés de hockey sur glace, un sport auquel ils n’ont jamais joué. Ou à peine. Gamin, Thierry s’était confectionné une canne en bois. Chaussé de ses bottes les plus lisses, il reproduisait le parcours de Hockey Solo sur la petite route de campagne devant chez lui. La veille au soir, il l’arrosait pour qu’elle gèle bien. Aux Vernets, Thierry et Jean-Philippe tombent souvent sur Claude, Charles et Nicolas. Des amis de quarante ans qui, eux, ont joué ensemble. Au football. Pas au hockey. D’ailleurs, qui a vraiment joué au hockey?

Regardez autour de vous, parmi vos connaissances; faites le compte et le tri: d’un côté, ceux qui aiment ce sport, de l’autre, ceux qui l’ont pratiqué. L’écart est énorme, et ce n’est pas qu’une impression. En Suisse, le hockey sur glace est l’un des sports les plus populaires. Le site officiel de la Confédération en fait un jeu emblématique, «l’un des préférés des Suisses», souligne que «plus de 6760 personnes assistent en moyenne aux rencontres de la National League» et pointe «la patinoire du Club des patineurs de Berne, […] la plus fréquentée d’Europe, avec une moyenne de près de 16 000 spectateurs par match».

Les droits TV du championnat font l’objet d’une surenchère entre opérateurs privés. A la RTS, le chef du département des sports, Massimo Lorenzi, évalue le hockey «au troisième rang pour l’audience (après le football et le tennis) et au quatrième en heures de diffusion (après football, tennis et cyclisme). Au printemps, entre les play-off et les championnats du monde, c’est un ingrédient primordial de notre grille.»

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Trois fois plus de golfeurs que de hockeyeurs

Cet engouement et cette économie que seul le football concurrence reposent sur un nombre de pratiquants estimés à 30 000 licenciés. C’est environ treize fois moins que la gymnastique (380 000), dix fois moins que le football (281 521), cinq fois moins que le tennis (161 894) et que le Club alpin (146 116). Il y a – pour là encore ne prendre en compte que les licenciés – trois fois plus de skieurs (98 000) et de golfeurs (89 236) que de hockeyeurs en Suisse. Le cyclisme (46 000 membres), le volleyball (44 000) et l’unihockey (35 000) passent encore avant.

Si l’on tient compte des sports occasionnels, hors de tout cadre structuré, le squash, le fitness, le badminton, la course à pied ou encore la natation sont bien plus pratiqués que le hockey, selon l’étude «Sport Suisse 2014» réalisée par l’Observatoire du sport et de l’activité physique. Swiss Basketball ne compte que 18 661 licenciés mais estime que 67% des amateurs de basket sont des joueurs libres. «Selon une statistique officielle, il y a environ 500 000 personnes qui disent jouer régulièrement au tennis», nous assure Swiss Tennis.

En Suisse, la pratique du hockey sur glace est marginale et il y a peu de chance que cela évolue durablement. Le hockey n’est le sport principal que de 0,4% de la population âgée de 15 à 74 ans, toujours selon l’étude «Sport Suisse 2014». C’est une discipline quasi exclusivement masculine (seulement 4% de filles chez les enfants, encore moins par la suite) et «nationale» (très peu d’étrangers y jouent) qui se pratique à 68% dans un cadre organisé (club ou école). Dans quelques années, il y aura très probablement plus de footballeuses (27 000) dans notre pays que de hockeyeurs. Comment expliquer que ce sport attire autant mais recrute si peu?

Un sport pas donné à tout le monde

La réponse est assez simple et Massimo Lorenzi la résume d’une formule: «Le hockey, c’est le contraire de la course à pied.» Vous voulez courir? Mettez des baskets et allez dans la rue. Vous voulez jouer au hockey? Il vous faut un équipement spécifique, lourd, encombrant, coûteux. Yan, fan de Fribourg-Gottéron, se souvient avoir été ému le jour où son fils lui a annoncé qu’il voulait jouer au hockey. Quelques années plus tard, il avoue avoir été soulagé lorsqu’il a choisi d’arrêter. Trop contraignant.

Au moins son fils a-t-il débuté jeune. Pour jouer au hockey, il faut se déplacer sans effort sur la glace et pour cela d’abord savoir patiner. A Meyrin (GE), dans les années 2000, des initiations gratuites étaient proposées les samedis matin aux enfants, afin d’élargir la base de joueurs potentiels. A l’adolescence, il est trop tard pour apprendre le patinage en plus des techniques du jeu de corps. «Comme le rugby, c’est un sport assez brutal si on ne respecte pas les règles. Venir sur la glace à 15-16 ans sans avoir jamais tenu une canne peut même être dangereux», souligne Jean-Marc Rossier, commentateur du hockey à la RTS. Il faut donc avoir commencé jeune, quand certains sports (volleyball, unihockey) peuvent s’apprendre «après» (après le football, les études, les enfants, etc.).

Alors applaudir oui, mais jouer, pas vraiment. «Tout le monde comprend ça: c’est chiant le hockey, lance Pascal Bertschy, journaliste, écrivain et chroniqueur à La Liberté. Il faut être fort, avoir de l’équilibre, être agile des pieds comme des mains. Ce n’est clairement pas donné à tout le monde. Et pendant longtemps, tout le monde s’en accommodait. Autrefois, dans les équipes de village et les petites ligues, la bande tenait certains joueurs. Aujourd’hui, tout est devenu sérieux. Des gamins hauts comme ça patinent comme des dieux.» Alors ceux qui ne sont que des hommes se contentent de regarder.

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«Aussi dur que de trouver une place en crèche»

Ceux qui veulent tout de même mettre les patins doivent trouver un club. Il y en a peu, surtout en Suisse romande. Si le niveau professionnel est bien représenté (quatre équipes en National League, quatre en Swiss League), les rangs de la première ligue (six équipes romandes) et de la deuxième ligue (12) sont très clairsemés. C’est un autre problème de ce sport: soit on le fait à fond, soit on se réfère à l’avis de Pascal Bertschy. Le canton de Genève compte trois clubs «officiels» (il y en a 63 pour le football): Genève-Servette, Trois-Chêne et Meyrin, et quatre clubs où l’on pratique le hockey loisir sur l’une de ces petites patinoires érigées pour animer les centres-villes durant les Fêtes.

L’une d’elles, aux Tuileries, a permis la création du HC Genthod-Bellevue, qui recense 25 enfants et 35 adultes. Deux soirs par semaine, petits et grands se croisent et s’évitent sur une surface aux dimensions réduites, trop petite pour organiser des matchs officiels, mais juste assez grande pour entretenir la passion. «On a monté le club pour proposer quelque chose aux jeunes du coin, explique le président, Joao De Oliveira, qui, avec d’autres seniors, encadre bénévolement les juniors. Jouer au hockey coûte cher. Ici, la cotisation coûte 40 francs, on se débrouille avec du matériel récupéré ou donné par Genève-Servette.»

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Pratique encadrée

A l’entrée, une plaque rappelle qu’ici, dans les années 1930 et 1940, l’excavation d’argile permit la création d’une patinoire naturelle et même la fondation d’un club, Tuilerie HC, l’ancêtre du Genève-Servette actuel. La glace, irrégulière, cédait parfois sous le poids des hockeyeurs. Aujourd’hui, le hockey est une pratique encadrée, sécurisée, normée. «Inscrire ses enfants dans un club, c’est aussi dur que de trouver une place en crèche», sourit Joao De Oliveira. Les siens ont pu être pris à Meyrin, «parce que [son] frère y a joué. Les grands clubs refusent du monde et ont tendance à ne garder que les meilleurs. Si bien qu’il n’existe pas grand-chose entre l’élite et le loisir.»

Sur la glace, l’aisance de Simon Broillet tranche avec les hésitations des autres. Moniteur au manège de Mâchefer, cavalier de très bon niveau national, il s’est remis au hockey après avoir fait toutes ses classes dans le canton de Fribourg. «Lorsque j’ai arrêté, j’ai ressenti un manque pendant plusieurs années. Mais en juniors, je me souviens que c’était un gros investissement: quatre entraînements par semaine, un ou deux matchs, des horaires difficiles.» Le problème des clubs et des patinoires surchargés est le même partout. «En Thurgovie, j’ai vu la deuxième ligue prendre la glace à 23h30 en semaine pour l’entraînement», se souvient le journaliste de la RTS Jean-Marc Rossier.

La solution des patinoires synthétiques?

A Moutier, le HC local partage la glace avec les clubs voisins de Reconvilier, Crémines et Ins. A cela s’ajoutent les scolaires, les «corpos», le hockey libre, et bien sûr le patinage artistique, qui se décline lui aussi en clubs, cours privés, écoles et pratique libre. «Il y a de moins en moins de vraies équipes et de plus en plus de formations «fantômes», des groupes de copains qui sortent du cadre officiel et organisent des tournois, observe Jacques Stalder.

Le président du conseil d’administration de la patinoire l’avoue volontiers: ces derniers sont «les clients idéaux parce qu’ils bouchent les trous dans l’emploi du temps». Du lundi au dimanche, de 8h à 22h30, le plan d’occupation ne laisse que quelques rares cases blanches. Malgré cela, «il serait illusoire d’être dans les chiffres noirs sans le soutien de la ville, souligne Jacques Stalder. Les coûts de fonctionnement sont très élevés. Une surfaceuse, c’est 250 000 francs. On a eu la chance d’en trouver une au rabais mais on espère la faire tenir quinze ans. Et je ne vous parle pas de l’énergie: on chauffe le ciel…»

Les clubs s’efforcent néanmoins de rester ambitieux. A Lausanne, le LHC a lancé une stratégie sur cinq ans pour développer la pratique chez les enfants, avec des tarifs abordables (200 fr. la saison avec l’équipement), dans un contexte favorable. «Il y a désormais cinq patinoires en ville, une école de hockey le samedi et le mercredi où tous les enfants peuvent venir à partir de 4 ans, détaille John Gobbi, le directeur financier du LHC. L’ancien défenseur tessinois croit en outre au potentiel des patinoires synthétiques. «Elles peuvent être utilisées toute l’année et leur coût énergétique est bien inférieur à celui des patinoires classiques.»

«Je ne sais pas patiner en arrière»

Quittons le ras de la glace pour prendre un peu de hauteur. Jusqu’à la tribune de presse, où opèrent des journalistes aux plumes acérées mais aux lames bien émoussées. Les références d’hier et d’aujourd’hui, Olivier Breisacher, Klaus Zaugg, Philippe Ducarroz, Emmanuel Favre, Laurent Bastardoz, n’ont jamais joué au hockey. «Il me faut trois heures pour traverser une patinoire», s’esclaffe Pascal Bertschy. «Je ne sais pas patiner en arrière», avoue un confrère de l’ATS. En revanche, Dino Kessler (Blick) et Cyrill Pasche (Sport-Center) ont été professionnels. «On doit être les seuls, estime Cyrill Pasche. Lorsqu’il était joueur (plus de 500 matchs en ligue nationale, principalement à Bienne), il ne se souvient pas que cette lacune discréditait la tribune de presse.

«En NHL, où il y a pas mal d’anciens joueurs reconvertis dans les médias, ça se fait un peu de dire à un journaliste qu’il n’y connaît rien. Mais ici, comme de toute façon personne n’a joué…» John Gobbi aurait tendance à penser que les anciens joueurs ne comprennent pas tout non plus. «Il faut vraiment être dans le vestiaire pour avoir tous les éléments, glisse-t-il. Et puis, qui a bien joué, qui a mal joué, c’est souvent subjectif. Le niveau de connaissance des journalistes en Suisse me paraît bon. Ce sont des passionnés, trop parfois.»

C’est un particularisme du hockey: ce constat ne gêne absolument personne, alors que le milieu du foot aura toujours tendance à juger incompétent un ancien joueur de première ligue. «C’est un sport difficile à filmer, peut-être que cela avantage les commentateurs, avance Massimo Lorenzi, qui classe le hockey dans la catégorie des sports «plus intéressants à suivre en live qu’à la télévision». Pascal Bertschy n’en est pas sûr. «Il y a 21 joueurs, des changements de lignes permanents. Et ces dernières années, les règles aussi changent souvent. Franchement, à Malley, une minorité chope les subtilités de coaching.» Ce qui n’empêche pas d’apprécier, parce que la culture hockey ne se limite pas à ce qui se passe sur la glace. «Le jeu nu de naguère est entouré de beaucoup de choses aujourd’hui», estime Pascal Bertschy.


«Une sélection par les patinoires et par l’argent»

Ancien joueur de Martigny en LNB, Orlan Moret est aujourd’hui sociologue à l’Université de Lausanne. Auteur d’une thèse de doctorat sur le professionnalisme en Suisse, il s’est aussi intéressé au niveau amateur.

Pourquoi y a-t-il si peu de hockeyeurs en Suisse?

Si l’on étudie les joueurs professionnels par cantons, leur nombre est davantage corrélé par la densité des infrastructures (clubs et patinoires) que par la densité de la population. Berne fournit davantage de joueurs que Zurich. La Suisse compte environ 200 patinoires artificielles, c’est assez peu, certains cantons comme Schwytz n’en possèdent pas. Cela implique d’habiter à proximité ou d’avoir des parents qui font le taxi. La deuxième sélection, c’est l’argent: au contraire du football, le hockey sur glace recrute dans les classes moyennes supérieures. Mais on pourrait retourner votre question: pourquoi ce sport est-il si populaire en Suisse?

Quelle est votre explication?

Le hockey a été pratiqué très tôt, et parmi les premiers, dès les années 1920, à être enseigné dans les écoles. Il était fortement ancré dans les régions de montagne, comme Davos et Ambri mais aussi Arosa, Villars. En Suisse, c’est le deuxième sport le plus sponsorisé, après le football. Cela permet à la National League de proposer un spectacle de très bonne qualité et probablement les troisièmes meilleurs salaires du monde après la NHL et la KHL.

Roland-Garros vend ses billets d’abord aux licenciés de la Fédération française de tennis, le basketball se joue en Suisse pour un public d’initiés, mais personne dans le hockey ne semble souffrir de cette anomalie…

Des études ont montré qu’il ne fallait pas forcément avoir pratiqué un sport pour être capable de le comprendre. La culture du hockey peut se vivre à différents niveaux. Ce qui est paradoxal, c’est que les pratiquants sont ceux qui vont le moins voir les matchs. Parce qu’ils jouent en même temps.