La nouvelle est tombée un peu à plat, le mois dernier, tandis que la grande famille olympique monopolisait les feux de la rampe médiatique à Vancouver. On apprenait alors que Terry Newton, quinze ans de service dans le Championnat anglais de rugby à XIII, avait été contrôlé positif le 24 novembre 2009 à l’hormone de croissance. Bien, et alors? Alors, jamais aucun sportif n’avait été pincé à cette substance. Coup de tonnerre? Révolution à l’horizon? A entendre les instances «policières», oui.

Andy Parkinson, directeur exécutif de l’Agence britannique antidopage, évoque «une avancée majeure dans le combat international». David Howman, directeur général de l’Agence mondiale antidopage (AMA), saute sur l’occasion pour commémorer Damoclès: «C’est un message fort à l’adresse des athlètes qui prennent le risque d’utiliser cette substance. Parce que cela signifie que nous sommes capables, en fin de compte, de les attraper.»

Terry Newton, talonneur aux Wakefield Trinity Wildcats depuis deux matches, a accepté sans broncher sa suspension pour deux ans – il s’agit du tarif en vigueur. Tous les autres consommateurs d’hormone de croissance doivent-ils trembler pour autant? Martial Saugy, directeur du Laboratoire de Lausanne, coupe court à toute forme d’euphorie: «Dans notre milieu, on ne peut pas parler de bombe. J’ai envie de vous dire que c’est étonnamment le premier cas. C’est sûr que l’hormone de croissance est passablement présente. Beaucoup d’indices, les saisies de police et les confessions d’athlètes montrent que c’est l’un des produits les plus utilisés. Sachant ça, cette première n’est pas très rassurante.»

Répandue depuis toujours dans le corps humain, puisqu’elle est naturellement sécrétée par la glande hypophyse, l’hormone de croissance s’est infiltrée dans le sport de haut niveau depuis, au moins, une trentaine d’années. Le sprinter italien Pietro Mennea avouera – en 1987, une fois à la retraite – avoir usé «en fin de carrière» de produits destinés à optimiser le rendement de la glande susmentionnée. Ces médicaments sont conçus à l’origine pour les nains ou les grands brûlés. Leur action sur le métabolisme cellulaire, leur capacité à booster la croissance, la régénération et le nombre des fibres musculaires, ou encore leur aptitude à consolider une fracture osseuse, ont logiquement suscité des intérêts.

Outre la confession de Mennea, nombre de témoignages et de faits réels prouvent des abus en la matière. C’est dans les urines d’Erik De Bruin, un lanceur de disque néerlandais, que le Laboratoire de Cologne détecte pour la première fois des traces d’hormone de croissance. Nous sommes alors en 1993, dans le cadre des Mondiaux d’athlétisme de Stuttgart. Deux ans plus tard face à l’évidence, le Comité international olympique tire le signal d’alarme: «C’est l’une des drogues les plus utilisées dans le sport de haut niveau», prévient le communiqué de l’époque. «Les athlètes savent tous que c’est l’agent anabolisant le plus puissant, et qu’il n’existe aucun moyen de détection.»

L’hormone de croissance, la police australienne en trouvera le 8 janvier 1998 dans le thermos de la nageuse chinoise Yuan Yuan, championne du monde du 200 m brasse, juste avant les Mondiaux de Perth; sept mois plus tard à la frontière franco-belge, les douaniers en découvriront 80 ampoules dans la cargaison de Willy Voet, «soigneur» de l’équipe cycliste Festina. Alex Zülle, champion saint-gallois, livrera son explication dans France-Soir: «Pour la première fois lors du Tour de France cette année, j’ai consommé à ma demande des hormones de croissance en plus de l’EPO [les premières potentialisent l’effet de la seconde]. J’avais un tel désir de gagner le Tour…»

Or, ils sont nombreux à vouloir rouler plus vite, courir plus longtemps, nager plus fluide, soulever plus lourd, lutter plus dur ou sauter plus haut… Commentaire compétent et avisé de Jean-Marcel Ferret, dans le magazine Télé 7 Jours en septembre 2002: «Le vrai danger, ce sont les anabolisants et autres hormones de croissance», déclarait celui qui était alors médecin de l’équipe de France de football et de l’Olympique Lyonnais. «Parce qu’avec ces produits, vous pouvez faire d’un malingre un vrai champion.»

Tout ça peut favoriser à terme l’hypertension artérielle ou le diabète, par exemple, mais c’est un détail. La fin justifie les moyens et tout porte à penser que, dans certains pays, on ait aidé tel basketteur, tel volleyeur ou tel athlète à «mieux» grandir durant son adolescence. Pourquoi, dès lors qu’un test jugé fiable a été introduit aux JO d’Athènes 2004, le rugbyman Terry Newton est-il le premier à tomber?

«On s’est posé beaucoup de questions», admet Martial Saugy. «Pourquoi, par exemple, le test fonctionne-t-il parfaitement sur les patients et les volontaires, mais pas sur les athlètes?» Réponse: la fenêtre de détection, un temps estimée à 30 heures, est beaucoup plus courte en réalité. «Même en étant localisés une heure par jour, les sportifs ont la possibilité de passer entre les mailles du filet», constate le chercheur. «Nous sommes beaucoup à suivre des pistes, à établir des constellations, à faire des recoupements à partir de suspicion. Mais le fait que l’industrie pharmaceutique produise ses médicaments à la vitesse grand V ne nous facilite pas la tâche.»

Et le pacte passé entre l’AMA et une partie de la branche pharma? Très positif, mais un peu court vu la profondeur du problème. Et puis, comme le dit Martial Saugy, «on peut comprendre qu’avec les risques de mauvaise publicité que comporte cette collaboration avec les policiers du sport, ce ne soit pas la priorité première de certaines entreprises».

«Même en étant localisés une heure par jour, les sportifs peuvent passer entre les mailles du filet»