Ian Thorpe a décidé de prolonger son congé sabbatique ad aeternam. La sacralisation des poussières de seconde, les vertus cardinales de la vie en vase clos, les problèmes de santé l'ont consumé. Le géant australien annonce sa retraite sans remords ni tristesse: «Je suis très fier de ma décision.» Il reste l'un des plus beaux palmarès de la natation - onze titres mondiaux, cinq médailles d'or olympiques, treize records du monde. Il est aussi le premier rentier millionnaire du milieu. A 24 ans et quelques poussières anodines.

Longtemps encore, des exégètes réduiront sa singularité à la taille de ses pieds, 35,3 centimètres exactement, soit sept de plus qu'un homme normal. Ils sont moins nombreux à en débattre avec l'intéressé, que les allusions à ses extrémités palmées agacent. De tout temps, les pieds du colosse ont soulevé des opinions houleuses. «Derrière lui, on a l'impression de se retrouver dans une machine à laver, ou de nager dans l'océan», a raillé le Sud-Africain Rik Neethling.

Son battement à six temps fut le plus puissant du monde. Peter Blanch, physiothérapeute de l'équipe australienne, l'attribue moins à sa pointure (53) qu'à la flexibilité de ses chevilles. De là l'impression incommodante, chez des adversaires habituellement relégués dans son sillage, de braver une tempête. Ian Thorpe a eu l'avantage d'une maturité physique précoce, qui lui a conféré un gabarit miraculeux de 1,95m pour 90kg, avec une envergure de bras rarissime (2,07m). Sa croissance exponentielle a connu une violente poussée à l'âge de 14 ans. Paradoxalement, sa carrière n'a pas eu la même précocité. «La torpille» ne s'est jetée à l'eau qu'à l'âge de 8 ans, un fâcheux contretemps en Australie, où les trois nages sont enseignées à l'école dès l'âge de 6 ans. Thorpe, à ses débuts, était allergique au chlore. Il souffrait de pneumonies et de bronchites chroniques, il a bu la tasse dès sa première traversée, il a réchappé de peu à la noyade; il était une vraie catastrophe amphibie. Pour nager quand même, il ne mettait pas la tête sous l'eau et utilisait un pince-nez.

Ces difficultés initiales montrent avec quelle ténacité, avec quelle envie l'Australien est devenu l'un des nageurs les plus racés de son époque. Sa force tient dans une technique de glisse aboutie, un style délié, limpide, ondoiements gracieux empruntés à un banc de poissons. A cette fluidité quasi parfaite s'ajoute une puissance athlétique monstrueuse.

37000 francs la séance

Au gré de sa carrière, Ian Thorpe a aussi incarné l'idéal d'une corporation de smicards et de laborieux, la figure tutélaire d'une natation qui apprend à vivre avec son temps; avec la médecine, la haute technologie, et le glamour. Il était beau, énigmatique et affable. Tout pour plaire. Précurseur de la «pipolisation» en milieux aquatiques, l'Australien a fait commerce de ses aptitudes au-delà des normes en vigueur, tandis qu'une garde prétorienne a veillé jalousement sur sa prospérité. Thorpe a professé le goût de l'effort aux cadres d'entreprise pour la modique somme de 37000 francs la séance. Don Talbot, son mentor, a organisé de fausses interviews pour lui apprendre à répondre aux questions sottes des journalistes. Une dizaine de personnes, dont sa sœur, ont planché sur son emploi du temps. Son sourire de dragueur de plage et son quintal vigoureux ont tapissé les murs du monde entier.

Pour autant, Thorpe s'est forgé un compte en banque à la force du jarret. Le labeur et l'argent du labeur. Réveil tous les matins à 4h17 pile. Vingt kilomètres de nage quotidienne, entrecoupés de jogging, de yoga, de douches chaudes et froides. Compétiteur inné, le géant fut l'esclave de ses propres exigences, d'une fascination incoercible pour les Jeux olympiques, les titres et les records.

Malgré la gloire, Thorpe n'a cessé de s'entraîner dans son club de quartier, parmi les sans-grade et les enfants. Une star accessible, bien sous tout rapport; n'étaient ces obscurs soupçons de dopage qui ont enflé avec sa morphologie. Mais quelle importance? En descendant du podium, le géant eut un jour cette observation perspicace: «Je crois que je suis différent des autres.»