Les corps et leurs mouvements

Individualisme sur bitume

Inspiré du basket américain, le «street football» pratiqué dans les banlieues défavorisées valorise paradoxalement l'individualisme des dominants, constate le sociologue Pierre Escofet dans sa chronique au Temps

Lorsque les femmes moquent les hommes en raison de la taille de leur attribut sexuel, elles usent d’une conception de la virilité imposée par les hommes. Implicitement, l’injure vaut donc ici reconnaissance d’un critère typique de la domination masculine. Selon Bourdieu, «la violence symbolique» constitue, précisément, cette espèce de violence très spécifique qui s’exerce avec la complicité inconsciente de ceux qui la subissent. C’est ce processus pour le moins retors qui est aussi parfois à l’oeuvre dans «Ballon sur bitume», documentaire relatif à la pratique du «street football» dans les quartiers défavorisés de l’hexagone. Dans le football de rue, les dominés valorisent ce qui les a conduits à leur dévalorisation: l’individualisme des dominants.

Du street basket…

Aux abords des années 1990, la télévision a transformé le basket américain en une suite de confrontations individuelles dramatisant ainsi l’aspect «duel» du jeu au détriment de la dimension éminemment collective de ce sport. Comme le rapporte très justement le sociologue Pascal Duret: «Le championnat NBA met en scène l’affrontement d’un héros par équipe: Barkley pour les Suns, Jordan pour les Bulls, O’Neal pour les Magics ou Olajuwon pour les Rockets… Du coup, la force des coéquipiers de Jordan comme Pippen, Grant ou Carwright a été, dans cette perspective, passée sous silence […]. D’autre part, la télévision et plus encore les vidéocassettes opèrent des montages où ne sont retenus que des exploits brévissimes mais répétés, offrant l’impression trompeuse que le héros est infaillible et infatigable.» Les jeunes des quartiers de «l’inner city» des grandes villes américaines s’approprieront cette représentation individualiste du basket, mais en y ajoutant des éléments inhérents à l’explosivité de leur culture. La culture de rue. Sur fond de gansta music et de joutes oratoires, ce style oppositionnel incarné par la figure du «hustler», se signale à l’attention sur les play ground par l’art d’alterner sans transitions le «playing it cool» et l’intimidation très physique.

… au «street football»

Mises vestimentaires griffées, rituels de reconnaissance entre pairs, manières de parader, de provoquer, «coups de pression», codes langagiers non-standards, logique de l’ex­ploit et de l’humiliation devant témoin (gare au «petit pont» ou à «la virgule»!), on l’aura compris, ce qui était valable pour le «street ball» dans les années 1990 s’est transposé au football de rue, désormais «street football», presque sans variations.

On sait l’ascendant référentiel des images édulcorées du ghetto, via l’industrie de la musique et du cinéma, auprès de toutes les jeunesses d’Europe. Et c’est bien ce qui apparaît avec éclat dans «Ballon sur bitume». Or, si ce dérivé du football mâtiné de «culture de rue» est parfois susceptible de faire émerger des mouvements inédits, il reste que ceux-ci ne sont que très rarement conçus pour répondre à une logique collective. Si les sports collectifs de confrontation, qui plus est «interpénétrés», sont d’abord des sports cognitifs, c’est très précisément parce qu’ils sont collectifs. La difficulté est cognitive en raison de l’ajustement des mouvements individuels (dribbles, passes, conduites de balles, etc) à des «configurations» supra-individuelles. Configurations, soit dit en passant, très difficiles à intérioriser.

Individualisme, narcissisme et agressivité

De sorte que, à certains égards, le football qu’on nous donne à voir dans «Ballon sur bitume» est une apologie du narcissisme débridé (ego trip), un éloge de l’agressivité, même stylisée et, plus fondamentalement une incitation puissante à l’individualisme, bref, des caractéristiques qui ne sont pas loin d’être homologues aux forces politiques ayant abouti à la relégation historique des populations résidant dans les banlieues françaises. Là est la violence et, on le sait, elle n’est pas que symbolique. Au football, comme en politique, faire «société» obéit à des mécanismes qui interdisent de «la jouer perso». Bien sûr, il faudrait développer.

«Dribbling game» ou «passing game»?

Dans un ouvrage intitulé «le complexe d’Orphée», Jean-Claude Michéa exhume un fait historique que je trouve tout à fait savoureux. Le 31 mars 1883 en Angleterre, quelques jours seulement après la mort de Marx, se plaît à préciser Michéa, la finale de la Cup voit la victoire du Blackburn Olympic, le club des ouvriers du textile et de la métallurgie, sur les Old Etonians, le club de l’élite aristocratique et bourgeoise. Et cette victoire a promu une manière inédite de concevoir le football. Comme l’explique le philosophe, «à la fin du 19e siècle, les clubs de l’élite sociale dominaient ce nouveau sport en s’appuyant sur un jeu basé sur le dribble et l’exploit individuel: le «dribbling game». Ce sont les clubs ouvriers qui imposèrent, peu à peu, le «passing game», jeu fondé, à l’inverse, sur l’art de la passe et le primat de l’organisation collective.»

Je donnerais beaucoup pour que les footballeurs des «quartiers» puissent s’approprier ce passé historique. Leur passé historique. À quand une culture du «passing game» à hauteur de la rue?

* Sociologue des structures, du corps et des mouvements qui en procèdent

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