Rugby

«Infectus», le film que vous n’avez pas vu

Dix ans après la sortie du «Invictus» de Clint Eastwood, drames et scandales éclairent d’une lumière crue la victoire de l’Afrique du Sud à la Coupe du monde 1995

Chester Williams est mort le 6 septembre, à 49 ans, d’un arrêt cardiaque. Pour quelques initiés, Chester Williams était un bon joueur de rugby, trois-quart aile de l’équipe d’Afrique du Sud championne du monde en 1995 à domicile. Pour le grand public, Chester Williams est l’un des personnages centraux d’Invictus, le film de Clint Eastwood (2009) qui raconte comment Nelson Mandela se servit de la Coupe du monde et des Springboks, fierté de la minorité Afrikaner, pour créer un sentiment national et donner corps à la «nation arc-en-ciel».

Seul joueur noir de l’équipe, Chester Williams était l’un des symboles de cette belle histoire. Il ébrécha un peu le mythe en 2002 dans une biographie où il révéla avoir longtemps été tenu à l’écart par ses coéquipiers, dont l’autre ailier, James Small, qui, avant d’être obligé de cohabiter avec lui, lui donnait du «Sale nègre!» sur les terrains. James Small est mort, le 10 juillet, deux mois avant Chester Williams. A 50 ans. Crise cardiaque.

Maladies rares à répétition

Il y aura foule samedi au Cap pour l’enterrement de Chester Williams, comme il y avait foule le 18 juillet à Johannesburg pour celui de James Small. Mais il manquera leur ancien coéquipier, le demi de mêlée Joost Van der Westhuizen, décédé en 2017 à 45 ans après un long combat contre une sclérose amyotrophique latérale (ALS), dite maladie de Charcot. Il manquera aussi Ruben Kruger, l’ancien troisième ligne, alias «Silent Assassin», mort d’une tumeur au cerveau en 2010, à 39 ans.

Les silences seront peut-être pesants dans les rangs des champions du monde, et les non-dits emplis d’angoisse: des 29 joueurs de 1995, quatre sont morts avant la cinquantaine. Et encore, on peut ajouter à cette liste macabre le nom de Tinus Linee, non sélectionné en 1995 mais neuf fois Springbok au début des années 1990, décédé en novembre 2014 à 44 ans, lui aussi de la maladie de Charcot. Il faudrait encore parler d’André Venter, qui succéda à partir de 1996 au capitaine François Pienaar. Venter, 48 ans, 66 sélections, n’est pas mort, mais il est cloué dans un fauteuil depuis 2006 par une autre maladie neurodégénérative rare, la myélite transverse.

Que s’est-il passé dans le rugby sud-africain des années post-apartheid? Clint Eastwood ne le dit pas dans son film, qui n’est que «basé sur une histoire vraie». Face à Nelson Mandela, son autre personnage principal est le capitaine des Bokke François Pienaar. Le numéro 6 (Mandela porta son maillot lors de la finale) évoque dans une autobiographie publiée en 2000, Rainbow Warrior, la prise systématique avant les matchs de «pilules» qui seront par la suite interdites. Le spectre du dopage plane bien sûr sur ces morts subites et ces maladies rares qui ne le sont plus. D’autres témoignages, à Pretoria ou en France, où beaucoup de «boks» émigrèrent pour monnayer leurs talents, racontent un culte de la force, des physiques très tôt développés, une accoutumance aux compléments alimentaires, autorisés ou non.

Happy end et raison d’Etat

Six mois avant sa mort, Tinus Linee démentait vigoureusement tout dopage dans un reportage resté célèbre de l’émission Stade 2. Linee faisait non de la tête, parce qu’il ne pouvait déjà plus parler, mais sa femme avançait prudemment qu’il y avait sans doute «un rapport avec le rugby». Même s’il est avéré, le dopage n’est pas forcément l’explication. 1995, c’est le début du professionnalisme, l’irruption de Jonah Lomu (lui aussi décédé précocement, en 2015 à 40 ans), la bascule vers un jeu de collisions et non plus d’évitements. Le rugby se rapproche du football américain, où l’on commence à cette époque à s’interroger sur les morts précoces, les cas de démence, les suicides, les dépressions, autant de symptômes que les travaux du docteur Bennet Omalu vont relier aux multiples chocs traumatiques au cerveau.

Les «Sud-Af» de 1995 étaient à la pointe de ce jeu ultra-physique. Ce qui ne les empêchait pas de craindre la Nouvelle-Zélande en finale. En 2001, Rory Steyn, ancien garde du corps blanc de Nelson Mandela, et qui lui aussi est représenté dans Invictus, a publié ses Mémoires. Il y confirme ce qui se disait depuis un bout de temps, à savoir que les deux tiers des All Blacks étaient malades avant la finale, «étendus sur le sol», victimes d’une intoxication alimentaire collective. On accusa une mystérieuse Suzie, payée par des parieurs. Lors de la sortie du film, les entraîneurs néo-zélandais et français de l’époque, Colin Meads et Pierre Berbizier, parlèrent pour l’un d’un «empoisonnement» et pour l’autre, battu en demi-finale après deux essais refusés, d’une «gigantesque escroquerie». Tous admirent qu’il fallait un happy end à cette belle histoire.

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