Football

En Iran, des femmes comme des hooligans

Le match Iran-Cambodge à Téhéran est pour la première fois officiellement ouvert aux spectatrices. Un «progrès» qui cache encore bien des luttes avant que les Iraniennes ne soient les égales des hommes dans les stades

Si vous avez aimé l’ambiance des Championnats du monde d’athlétisme de Doha, vous allez adorer celle du match de football Iran-Cambodge, jeudi à Téhéran. Mardi, à deux jours de cette rencontre qualificative pour la Coupe du monde 2022, moins de 10% des 75 000 places du stade Azadi avaient trouvé preneurs: 2500 hommes, éparpillés dans l’immensité des tribunes, et 3500 femmes, massées dans un minuscule secteur que des soudeurs s’appliquaient hier à fermer par des grilles métalliques.

L’évènement ne sera donc pas sur la pelouse mais bien dans cette portion grillagée où, pour la première fois depuis le 5 octobre 1981, des femmes iraniennes pourront «librement» assister à un match de football. Chassées des stades par la Révolution islamique, elles tentent depuis quelques années d’y retrouver leur place. Il y a eu dans un passé récent des femmes dans des stades en Iran. Mais elles étaient étrangères et supportrices de l’équipe adverse (Irlande en 2001, Syrie en 2017), triées sur le volet (finale de Ligue des champions asiatique en 2018) ou déguisées en hommes, à l’aide de fausses barbes.

Cette dernière extrémité, digne des Monty Python, peut prêter à sourire mais en septembre, Sahar Khodayari, une jeune femme arrêtée après avoir tenté d’entrer dans un stade, a préféré se suicider par le feu plutôt que d’aller en prison. La mort tragique de «la fille en bleue» (la couleur de l’équipe d’Esteghlal, dont elle était supportrice) a provoqué de nombreuses réactions indignées, lesquelles ont poussé la FIFA à hausser le ton et obligé la fédération iranienne à enfin faire un geste.

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Surenchère religieuse

«La question est de savoir s’il s’agit d’une concession ponctuelle ou d’une avancée durable, résume Shervine Nafissi, doctorant en droit du sport à l’Université de Lausanne (Unil) et iranien d’origine. Il est difficile de répondre tant la politique, la géopolitique et le religieux se mêlent.» Pour l’heure, le régime n’a pas annoncé d’autre autorisation que celle pour ce match. Selon diverses sources, la question fait débat au sein du système politique iranien. Le président Hassan Rohani, considéré comme un modéré parmi les conservateurs, souhaiterait en finir avec cet interdit unique au monde. «Mais les mouvements religieux fondamentalistes et les ultra-conservateurs font de la surenchère sur le sujet», regrette Sara, une militante qui se cache derrière le compte @OpenStadiums sur Twitter.

A Téhéran, cette activiste que Le Temps avait rencontrée en décembre 2017 à Genève, ne baisse pas la garde. Elle proteste contre le trop faible nombre de places accordées aux femmes (tout s’est vendu en quelques minutes), souligne qu’elles seront surveillées par 150 policières et dénonce l’interdiction faite aux femmes journalistes et photographes de s’accréditer pour la rencontre.

Sur Twitter, le porte-parole du gouvernement, Ali Rabii, a affirmé que cette décision était le résultat d’une «exigence interne à la société et du soutien du gouvernement à cette exigence», et certainement pas de «la pression étrangère», rapporte l’AFP. L’ONG Human Rights Watch est particulièrement active sur la question. Le 4 octobre, sa directrice Minky Worden a dénoncé «l’interdiction imposée par l’Iran à la moitié de la population d’assister à des matchs de football, [conduisant] des femmes et des filles à risquer leur arrestation, leur emprisonnement et même leur vie pour contester cette décision». «Le suicide de la jeune supportrice a quand même provoqué un énorme tapage, souligne Shervine Nafissi. Il fallait faire un geste, mais le gouvernement iranien tient absolument à garder le contrôle. S’il y avait eu 60 000 femmes dans le stade, c’eût été un camouflet politique terrible.»

Liberté très relative

Human Rights Watch, qui rappelle que Gianni Infantino a assisté à un match à Téhéran en mars 2018 en marge duquel 35 femmes avaient été arrêtées pour avoir essayé d’entrer dans le stade, refuse que la FIFA se satisfasse de cette maigre victoire et l’exhorte à faire respecter son règlement (qui punit de suspension toute pratique discriminatoire). «La FIFA se veut neutre et apolitique, mais l’article 4 de ses statuts autorise une forme d’ingérence dans des questions touchant à ses objectifs statutaires», précise le juriste de l’Unil.

A Téhéran, les observateurs venus spécialement de Zurich pour Iran-Cambodge relèveront sûrement que les femmes sont confinées dans des espaces séparés, auxquels elles accèdent par des entrées spécifiques, qu’elles n’ont pas pu choisir leur place, qu’elles ne seront pas libres de leurs mouvements mais constamment encadrées, épiées et surveillées. Bref, qu’elles seront traitées comme des hooligans.

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