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Depuis deux ans et demi, Isha Johansen, 51 ans, est présidente de la Fédération de football de la Sierra Leone, une des deux seules femmes au monde à occuper cette fonction, avec Lydia Nsekera, au Burundi.
© Stuart Franklin - FIFA

Portrait

Isha Johansen, l’attaquante

Platini et Blatter hors course pour présider la FIFA, rencontre avec l’une des deux femmes qui dirigent une fédération de football

Cinq minutes après notre arrivée, elle nous a plantés là. Gentiment et avec le sourire. «Je vais prendre un œuf et un médicament, j’ai attrapé froid.» Un peu interloqués – on n’a pas bien saisi la relation œuf et médicament – on l’a regardée ouvrir la porte de cet appart-hôtel anonyme du quartier chic de Chelsea et disparaître. Lorsqu’elle est revenue, une demi-heure plus tard, elle a ri. Elle rit beaucoup, d’un rire franc, qui éclate brusquement comme une bulle de champagne. En fait d’œuf, c’est un english breakfast, avec bacon, champignons et toasts qu’elle s’est envoyé avec son fils Malik, 18 ans, étudiant à Londres. «Quand on est ensemble, il aime bien que je lui cuisine un petit-déjeuner.» C’est ici qu’elle se pose lorsqu’elle vient dans la capitale britannique. En débarquant de Freetown et avant de repartir pour Zürich, assister à une réunion de la FIFA.

Depuis deux ans et demi, Isha Johansen, 51 ans, est présidente de la Fédération de football de la Sierra Leone, une des deux seules femmes au monde à occuper cette fonction, avec Lydia Nsekera, au Burundi. Depuis peu, son nom circule aussi avec insistance dans les cercles médiatico-footeux, associé à la question: «Future présidente de la FIFA?». «C’est complètement dingue, non?» explose-t-elle de rire, alors qu’elle pose sagement pour la photo, en jean et chemisier blanc, chic et simple. Lors de notre première rencontre, les consignes étaient claires: «On ne parle pas de la FIFA.» Elle participait alors à Trust Women, une conférence organisée pour mettre à l’honneur les femmes d’exception.

Elle est sans aucun doute une femme exceptionnelle, mais entre Blatter, Platini, les arrestations, les soupçons, les rumeurs et autres entourloupes, la FIFA est un sujet que l’on ne peut pas ne pas aborder. Elle acquiesce en souriant, et s’en sort par une pirouette: «Je pourrais envisager une candidature à la présidence, si c’était le bon moment.» On insiste un peu, Blatter et Platini a priori hors course, les arrestations en cascade, bientôt, il ne restera personne, ce ne serait pas le bon moment, là? «Pas forcément», dit-elle sans coquetterie.

Née à Freetown, Isha Tejan-Cole, le nom d’une grande famille de la Sierra Leone, a vécu une enfance «plutôt privilégiée». Sa scolarité se fera en alternance entre Freetown et un pensionnat de filles en Angleterre. Son père est banquier et «très musulman». Sa mère «très catholique». Mais, «avec mes deux frères, on a été élevés dans une grande tolérance religieuse. En Sierra Leone, c’est souvent le cas». Jusqu’à ses 14 ans, elle se revendique «vrai garçon manqué». «Comme mes frères jouaient au foot, je n’avais pas le choix, j’y jouais aussi. Ils me disaient: "Si tu pleures, tu sors!" Alors, je serrais les dents.» Son père était aussi un fanatique de football. «Ma mère se désespérait, et me demandait de mettre des robes, d’apprendre à faire la cuisine, ça ne m’intéressait pas.»

Des gamins qui jouent au foot

J’ai été insultée, traitée de prostituée en direct à la radio. Un journaliste a dit que j’étais une disgrâce pour les femmes!

Aujourd’hui, elle exsude le glamour sans effort, la classe sans forcer. Et elle sait tout de même faire cuire un œuf. Après des études de business à Londres, Isha se cherche. En Sierra Leone, elle fonde un magazine, Rapture, mais la guerre civile arrête tout. En 1996, elle donne naissance à son fils. Mais elle se sépare du père, néerlandais, cinq ans plus tard. Elle décide de rentrer en Sierra Leone, mais sans Malik, qui reste avec son père aux Pays-Bas. C’est en démarchant une entreprise de ciment, afin de lui vendre des pages de publicité pour son magazine relancé après la fin de la guerre civile, qu’elle rencontre son «roc». Il est norvégien et se nomme Arne Birger Johansen. Elle l’épouse en 2008. Un jour, elle remarque dans la rue des gamins qui jouent au foot. «Pieds nus, avec un caillou en guise de ballon.» Ce sont des enfants de la guerre, certains sont orphelins, «mais tous étaient des enfants perdus». Elle leur propose un marché. «Je vous équipe en tenues de football, je vous nourris, et, en échange, vous allez à l’école.» L’histoire, son histoire, commence là.

En 2004, elle fonde le FC Johansen. En 2013, le succès de son club la décide à postuler au poste de présidente de la Sierra Leone Football Association. «J’ai été insultée, traitée de prostituée en direct à la radio. Un journaliste a dit que j’étais une "disgrâce pour les femmes"! Vous pensez, une femme, en Afrique, dans le foot!» Elle rit encore. Les candidatures de ses deux opposants, des hommes, sont invalidées. Tous deux sont associés à une société de paris et l’amalgame est jugé douteux. Elu présidente, Isha découvre les réalités du football à ce niveau. «La corruption, les copinages, un chaos pas possible.» Elle décide de mettre de l’ordre. «Mon mantra, c’est la bonne gestion, même si je n’ai aucune illusion, je sais que je n’arriverai pas à éliminer toute la corruption.» Elle s’est fait un ennemi du ministre des Sports. Le gouvernement a voulu «se mêler du management de l’équipe nationale financée sur fonds privés. J’ai dit que c’était le boulot de la fédération. Ça n’a pas plu». Elle rit, mais la gravité n’est jamais loin.

Football et virus d’Ebola

Quelques jours plus tard, le gouvernement annonce la dissolution de la Fédération, ce qu’il n’a pas le pouvoir de faire. La FIFA a voulu suspendre le pays de toute compétition. Officiellement, Isha n’est pas une opposante politique, mais les menaces pourraient découler d’une enquête sur des matchs truqués qu’elle a commencée. «Je suis secouée, mais déterminée, je n’ai pas peur, j’avance», glisse-t-elle dans un mail. Elle a lancé Power Play pour promouvoir le développement et l’éducation des filles à travers le football. L’initiative est freinée par l’épidémie d’Ebola qui, en 2014, frappe la Sierra Leone, l’un des pays les plus pauvres au monde, où l’espérance de vie ne dépasse pas les 45 ans. Très tôt, elle prévient les autorités. «Dans un match, avec la sueur, la foule, toutes les conditions sont réunies pour accélérer la contamination.» Ses mises en garde sont initialement ignorées. «Du coup, on a perdu un temps précieux et on a payé un prix très lourd», près de 4 000 morts.

Une fois de plus, la Sierra Leone se relève. Et Isha continue. «J’ai été élevée avec l’idée qu’il n’y avait pas de limites.» Elle ajoute: «J’aime bien montrer ce dont je suis capable. Je suis arrivée à la présidence de la fédération grâce à l’exemple de mon club. Si j’étais candidate à la FIFA, j’aimerais pouvoir dire: «Regardez ce que j’ai fait en Sierra Leone grâce au football."» Son mandat s’achève dans un peu moins de deux ans.


Profil

25 décembre 1964 Naissance à Freetown (Sierra Leone).

1996 Naissance de son fils, Malik.

2008 Premier tournoi à l’étranger pour l’équipe junior du FC Johansen.

2013 Première présidente de la Sierra Leone Football Association.

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