Euro 2016 

En Islande, la saga des Gudjohnsen

Attaquant star de l’équipe qui affrontera la France dimanche en quarts de finale, Eidur Gudjohnsen est le fils d’un joueur mythique en son pays. Et le père de trois enfants qui se dirigent aussi vers une carrière professionnelle

L’image date d’il y a vingt ans, précisément du 24 avril 1996. Un match amical entre l’Estonie et l’Islande (0-3) qui n’avait rien pour entrer dans l’histoire. Sauf ce moment très particulier où l’on voit un attaquant blond comme les blés (numéro 9), bien charpenté, sortir du terrain au profit de son remplaçant (numéro 13), à peine moins blond, un peu plus grand, tout aussi baraqué. Ce dernier s’apprête à lui taper classiquement dans les mains, mais reçoit à la place une bise sur la joue, ainsi qu’une main affectueuse sur la nuque qui semble presque l’embarrasser. C’est plus qu’une marque de respect entre équipiers. Un geste paternel.

Ce jour-là, pour la seule fois dans l’histoire du football international, un joueur a été remplacé sur le terrain par son fils. Arnor Gudjohnsen, 34 ans alors, était déjà une légende dans son pays (73 sélections entre 1979 et 1997, 14 buts). Il ne savait pas encore que son fiston, âgé de 17 ans pour ses grands débuts, allait faire mieux que lui. Vingt ans après, Eidur (87 capes, 26 buts) a toujours sa place dans la sélection islandaise, grande surprise de l’Euro 2016. Il est le grand frère d’une génération dorée qui a fini par le pousser à son tour sur le banc, à un âge avancé (37 ans) pour un attaquant d’aujourd’hui.

Physiquement, la ressemblance entre les deux hommes a toujours été frappante. On dirait deux Vikings descendant du drakkar. Techniquement, il y avait peu de différence: Arnor était un joueur explosif, capable de répéter les accélérations jusqu’à user ses adversaires. Eidur est à la fois plus solide et plus technique. Le père a connu la meilleure période de sa carrière à Anderlecht (140 matches, 39 buts), atteignant même la finale de la Coupe UEFA en 1984. Il connaîtra huit clubs, passant notamment deux saisons à Bordeaux. Le fils a derrière lui une magnifique carrière de club, notamment à Chelsea (78 buts et 60 passes décisives en 263 matches) et au FC Barcelone (114 matches, 19 buts). En Catalogne, il remporte la Ligue des champions en 2009. Et montre un incroyable sens de l’adaptation en jouant parfois milieu relayeur.

Un seul conseil

«Le seul vrai conseil que je lui ai donné quand il débutait, explique Arnor Gudjohnsen, c’est celui-ci: fais en sorte que lorsque ta carrière sera terminée, tu puisses regarder derrière et te dire sans l’ombre d’un doute que tu as donné le meilleur de toi-même.» Eidur a laissé le souvenir d’un guerrier dans chacun des seize clubs qu’il a traversés, malgré quelques échecs. Et c’est aussi ce qu’il transmet à ses équipiers en ces jours qui sont en train de bouleverser leur vie. Au lendemain de la qualification pour les huitièmes de finale arrachée dans l’euphorie, il a pris la parole devant le groupe: «Est-ce que vous êtes contents? Est-ce qu’on a atteint notre but ou est-ce qu’on va chercher au plus profond d’entre nous encore plus d’énergie pour essayer d’aller plus loin?»

Ce jour-là, Eidur a encore dopé la motivation de ses coéquipiers en leur faisant partager un sms envoyé par son ancien équipier à Chelsea, Frank Lampard, qui semblait trouver hilarant que l’Angleterre se frotte à la minuscule Islande. «Je ne sais pas ce que Frank trouve de drôle à cela», a-t-il asséné publiquement, montrant toute sa confiance. Affronter l’équipe de France en quarts de finale ne semble pas stresser les Strakarnir okkar. Encore une fois, ils auront tout à gagner, contrairement à leurs adversaires. «Nous connaissons nos forces mieux que quiconque, c’est pour cela que nous avons une telle confiance, expliquait-il avant d’affronter l’Angleterre. Je n’ai jamais connu une solidarité pareille, ni un tel état d’esprit dans une équipe en vingt ans de football professionnel. Avec ce genre de caractère, on peut aller très loin.»

Pour l’heure, Eidur n’a joué que neuf minutes dans la compétition, face à la Hongrie. «Il ne fait sans doute plus partie des seize meilleurs joueurs islandais, mais il a encore toute sa place dans le groupe sportivement, explique Kolbeinn Dadason, journaliste à 365 Media. Il était l’idole de tous ses équipiers. Et aujourd’hui, il leur transmet sa rage de vaincre. C’est un type très simple, qui aime s’asseoir à l’arrière du car et lancer des blagues. Il a connu l’époque où l’équipe nationale gagnait peu et profite à fond des moments qu’il vit.» Le seul regret de sa carrière, a-t-il confié un jour, est de ne jamais avoir joué en sélection aux côtés de son père. Peu après ce match d’avril 1996, il s’est blessé gravement à la cheville, alors qu’Arnor mettait un terme à sa carrière internationale.

Son père, son agent

Celui qui porte aujourd’hui les couleurs de Molde (Norvège) échange quotidiennement avec son père, qui est aussi son agent. De lointaine origine danoise, les Gudjohnsen ont un nom de famille transmis de père en fils, une rareté en Islande où l’on porte en général le prénom de son père, suivi du suffixe «son». Malgré des problèmes aux cervicales suite à un accident de voiture, Arnor a fait le déplacement de Nice pour voir le match contre l’Angleterre. Et il devrait se rendre à Paris dimanche. «Bien sûr, Eidur aimerait jouer un peu plus, a-t-il expliqué au magazine So Foot. Mais l’essentiel pour lui est que l’équipe aille le plus loin possible. Tout le monde ne pense qu’à ça, rester ensemble, ne faire qu’un. Je pense que l’Islande sera toujours dangereuse avec cette attitude et cette discipline. Et lui se tient prêt à entrer en jeu si on lui demande.»

Si le gros de la carrière d’Eidur est derrière lui, la saga Gudjohnsen n’est pas terminée. «Trois de ses fils jouent au football et le talent semble avoir traversé les époques. Je ne serais pas étonné que l’un d’eux prenne le relais un jour en équipe nationale», explique Magnus Magnusson, associé du père dans l’agence de joueurs Total Football. L’aîné, Sveinn Aron (18 ans), joue déjà en équipe première du HK Kopavogur (D2 islandaise), ainsi que dans les sélections de jeunes. Le cadet, Andre Lucas (14 ans), porte les couleurs de l’Espanyol Barcelone. Alors que le petit dernier, Daniel Tristan (10 ans), a été admis l’an passé à l’école de football du FC Barcelone. Tous trois jouent attaquant. Bon sang ne saurait mentir.

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