«Le football ne correspond pas à ce que je m'étais imaginé en tant que gamin. Moi, je voyais le jeu en soi, la beauté, la poésie», confessait-il en mai 2007 dans la Wochenzeitung. Ivan Ergic, milieu de terrain du FC Bâle, fait figure de spécimen à part dans l'univers du foot professionnel. Romantique assumé, révolutionnaire de souche, le Serbo-Australien tentera d'endiguer les assauts de Barcelone, ce mercredi au Parc Saint-Jacques, où les Rhénans doivent s'imposer afin d'entretenir leurs espoirs de «survie» en Ligue des champions. Survie: employé ainsi, le terme a de quoi faire rigoler Ivan Ergic, cabossé récidiviste de l'existence.

Ce soir, comme à chaque fois qu'il entre sur un terrain, l'homme goûtera à l'instant présent. Parce qu'à 27 ans, il a déjà croisé en chemin la guerre, la faim, l'exil et la dépression, maladie qui l'embarquera dans un «état proche de la folie» à l'été 2004. «J'ai vécu dix fois plus de choses que bien des gens de 50 ans», estimait-il le mois dernier dans les colonnes de la SonntagsZeitung. «Alors je prends tout de façon plus détendue.»

Né de parents serbes le 21 janvier 1981 à Sibenik, dans l'actuelle Croatie, Ivan Ergic file à Belgrade dans le sillage de sa famille en 1991, avant d'atterrir en Australie quatre ans plus tard. C'est là, au pays du rugby, qu'il signe son premier contrat professionnel à 18 ans. Sous le maillot de Perth Glory, son talent est vite repéré par les recruteurs, qui l'aiguillent en direction de la Juventus. Prêté illico à Bâle par le club turinois, il brille de mille feux lors de la campagne 2002/2003 de Ligue des champions. Les fastes du Calcio lui tendent alors les bras; le surdoué finira par chercher secours dans un hôpital psychiatrique.

Lâché par son corps - adducteurs - il n'est pas loin de perdre la tête: «La pression était grande, j'étais jeune», se remémore-t-il. «J'avais des problèmes privés. Soudain, j'ai souffert d'une mononucléose infectieuse. Je pouvais à peine marcher tellement je souffrais. Et puis la dépression est arrivée...» Très touché par les rencontres qu'il fait lors de ses quatre mois en clinique, il reprend le chemin de l'entraînement fin 2004. «Back to the business», comme on dit; non, surtout pas!

Ivan Ergic se considère, de par son métier, comme une «référence sociale et morale». Imprégné par les idées de son père, «un socialiste orthodoxe», il véhicule une vision du monde peu courante dans le milieu: «Mon père m'a appris à être un homme. C'est grâce à lui que j'ai découvert Marx, qui voyait déjà, il y a 150 ans, les contradictions du capitalisme. L'argent détruit le monde et il détruit aussi le football. Je ne veux pas être un footballeur conformiste.»

En mai dernier, lors du match décisif pour le titre de champion suisse entre Bâle et Young Boys, Ivan Ergic demande à l'arbitre de retirer le carton jaune infligé à un Bernois: il n'y avait pas faute à ses yeux. Quitte à susciter les sarcasmes de tous, voire l'inimitié de ses propres coéquipiers, le Serbo-Australien plaide avec passion la cause du fair-play. Parce qu'«un match disputé dans la loyauté est plus important qu'une victoire». Il regrette qu'on apprenne d'abord aux jeunes footballeurs à être «fonctionnels» avant d'être «créatifs»; que l'esthétique soit sacrifiée sur l'autel du résultat, du rendement.

Ivan Ergic effectue sa neuvième saison consécutive au sein du FC Bâle. Lui arrive-t-il de regretter son sort, alors qu'on le destinait à la plus belle des carrières? Non. Parce que «les principes sont plus importants que le succès». «Je connais beaucoup de joueurs qui évoluent dans des grands clubs et j'ai moi-même expérimenté ça à Turin», complète-t-il. «J'ai vu comment ça peut se passer. Je n'ai pas été surpris quand la Juventus a été reléguée pour corruption. On pouvait le voir et je ne peux pas exclure que ce côté malsain du football ait contribué à ma maladie. J'avais des contacts directs avec des gens qui ont fini en prison. J'étais naïf.»

Il ne l'est plus. Footballeur professionnel et idéaliste-né, Ivan Ergic vit désormais le mieux possible ses contradictions. Intronisé capitaine par l'entraîneur Christian Gross suite au départ de Pascal Zuberbühler en 2006, année où il dispute la Coupe du monde avec la Serbie-Monténégro, il rendra le brassard une saison plus tard, ne voyant dans ce bout de tissu qu'«une affaire d'ego qui sert à faire grimper le prix du marché».

Malgré ses prises de position à contre-courant des us, ou grâce à elles, le plus ancien des Rhénans en activité a acquis le respect de tous dans sa ville d'adoption. Pour rédiger la préface d'un ouvrage consacré aux supporters bâlois - Basler Choreo -, c'est lui qu'on choisit. Lorsque Médecins sans frontières cherche un ambassadeur en Suisse afin de sensibiliser l'opinion publique à propos des camps de réfugiés, il s'engage sans hésitation. Alors que son contrat échoit en juin 2009, les dirigeants du FCB s'apprêtent à lui soumettre une nouvelle proposition. Lui promet qu'il ne portera jamais un autre maillot en Super League.

Le moment venu, Ivan Ergic négociera sans recourir aux services d'un agent ou d'un manager, «les pires parasites que l'on puisse trouver dans le football». Ce soir, il aura en face de lui l'Argentin Lionel Messi. L'une de ses idoles. Le garant, à ses yeux, d'un brin de «beauté et de poésie».