«Le fait que je sois content ou non ne revêt aucune importance. Mon cas est secondaire. L'essentiel, c'est que les joueurs se sentent bien, qu'ils aient un maximum d'atouts en main pour affronter les Pays-Bas dès vendredi et, si possible, les battre.» Telle est la réponse d'Ivo Werner, à la veille du premier tour de Coupe Davis opposant la Suisse aux Bataves ce week-end à Fribourg, lorsqu'on lui demande s'il se trouve à l'aise dans son nouveau costume d'entraîneur national. Créée pour lui par Swiss Tennis, sa fonction de headcoach englobe aussi la responsabilité du groupe féminin de Fed Cup et la mise en place d'un concept de formation performant. De là à en faire le big boss du tennis helvétique, il y a un pas que l'Allemand d'origine tchèque se refuse, en toute humilité, à franchir: «Il est vrai que je porte de nombreuses casquettes. Je suis très honoré par la confiance que me voue la fédération. Mais je ne me considère pas comme un patron. J'ai toujours envisagé le boulot en équipe et j'ai besoin des autres pour avancer.»

D'apparence stricte et carrée, le bonhomme de 44 ans n'est pas du genre à se faire mousser, à se mettre en avant. Son discours cadre parfaitement avec l'esprit Coupe Davis, cocktail de solidarité, d'abnégation et de franche camaraderie que le capitaine Marc Rosset cherche à insuffler à ses troupes. La jovialité et le sens de la «déconne» en moins, ont a priori pensé certains observateurs en découvrant ce visage aux contours anguleux, ce cheveu ras, ce regard sévère et métallique, cette commissure de lèvres qui tend naturellement vers le bas. Et comme le Genevois – tout en précisant qu'il respectait le choix des joueurs, désireux d'être encadrés de façon plus suivie – n'a pas vu d'un très bon œil l'éviction de Georges Deniau, charismatique prédécesseur d'Ivo Werner, les spéculations sont allées bon train sur l'entente improbable entre Marc, bouillant émotif, et Ivo, froid cérébral.

Après quelques jours de stage et avant le grand bain de la compétition, les doutes semblent balayés. «L'ambiance au sein du groupe n'a pas changé d'un iota», assure le capitaine. «Je suis bien plus relax qu'il n'y paraît», précise l'entraîneur. «Nous bossons dur, mais nous rigolons beaucoup. Lorsque je revois l'image de Marc emmitouflé comme un eskimo géant, lundi soir dans sa chambre privée de chauffage, j'ai du mal à me ravoir.» Entre les deux hommes, l'ambiance est au beau fixe. Et la répartition des tâches ne prête ni à rivalité, ni à confusion: «Je suis en charge de l'équipe, explique Ivo Werner. Nous discutons beaucoup ensemble, mais c'est Marc qui prend les décisions en dernier lieu. Disons que mon avis peut l'influencer.»

Un avis nourri par une excellente culture du jeu et du circuit professionnel. Après une modeste carrière de joueur, perturbée par des soucis politico-administratifs – la Suisse a mis deux ans, au début des années 80, à ne pas satisfaire sa demande d'asile avant qu'il ne se découvre une aïeule germanique –, Ivo Werner a vite embrassé une carrière d'entraîneur. Il a successivement mis son bagage pédagogique, psychologique et technique au service de Jakob Hlasek (1993-1995), de Petr Korda (1997-1999) qu'il a mené au deuxième rang mondial et à la victoire à l'Open d'Australie en 1998, et de Michel Kratochvil (1999-2001). Malgré l'absence à Fribourg de son ancien protégé bernois, blessé, Ivo Werner peut faire valoir sa connaissance du groupe helvétique puisqu'il a travaillé ces derniers mois avec Ivo Heuberger et Yves Allegro.

«Ivo Werner devrait apporter beaucoup aux joueurs. S'ils l'ont choisi, c'est qu'il représentait la meilleure solution», estime Jakob Hlasek, ancien numéro un suisse et ex-capitaine de l'équipe de Coupe Davis. «Il m'a énormément aidé en fin de carrière, surtout sur le plan mental. Il s'agit d'un excellent motivateur, franc et ouvert, capable de guider un gars sur le court comme en dehors.» Propulsé au rang d'atout principal des Suisses en l'absence de Roger Federer, Stanislas Wavrinka confirme ce jugement élogieux: «Ivo est quelqu'un de très professionnel, affirme le jeune Vaudois. Son immense expérience est précieuse pour nous. Il nous parle beaucoup mais il est aussi constamment à l'écoute. Et le fait qu'il soit présent sur les tournois, qu'il nous ait accompagné en Australie au début de l'année constitue un plus. On se sent davantage entourés.»

S'il a observé ses protégés, Ivo Werner a aussi profité de son voyage aux Antipodes afin de décortiquer le jeu des adversaires néerlandais. «Son sens de l'analyse est très développé», commente Marc Rosset. «Avec les éléments que je collecte ces jours en regardant les Hollandais à l'entraînement, nous établissons une tactique avec Marc», ajoute Ivo Werner sans en dévoiler plus. «J'ai constaté des failles qu'il faudra exploiter. Cette équipe est battable.» Si elle est battue, dimanche soir, Ivo Werner aura entamé avec succès son mandat de discret manitou du tennis suisse.