Rendez-vous a été donné chez lui, à Romanel-sur-Lausanne, dans une villa mitoyenne en bordure des champs. «Ici, je peux travailler en vous attendant», explique Jacky Delapierre, 65 ans, dont plus de quarante à organiser le meeting d’athlétisme de Lausanne. Athletissima, le nom a été beaucoup copié. Moins le style de management de sa figure emblématique, mélange de bonhomie vaudoise et de sens aiguisé des affaires, de rondeur.

A une semaine du grand soir (jeudi 6 juillet, à partir de 18h, au stade de la Pontaise), le grand patron est encore dans les e-mails et les téléphones, en liaison directe avec les managers. Une routine, pour lui. «On a coutume de dire que le meeting est prêt lorsqu’il est terminé», dit-il en plaisantant.

- Le Temps: De l’extérieur, Athletissima semble être une affaire qui roule. Dans le sport actuel, c’est plutôt rare…

- Jacky Delapierre: Tant mieux si l’on vous donne cette impression, parce que cela ne va pas de soi. Il est vrai que le meeting est financièrement sain, ce qui n’est le cas que de la moitié des 14 dates de la Diamond League. L’équipe est sereine parce que l’on est rodé, crédible. Aujourd’hui, Lausanne est une référence. On nous consulte, on nous demande. Pour nous, c’est une grande fierté parce que nous avons beaucoup appris sur le tas. Il y a quarante ans, on allait souvent à Zurich pour observer. Nous n’avons jamais cherché à les copier parce qu’ils ont une autre approche, une autre mentalité, mais on a appris en les regardant. Récemment, ils ont changé de génération et la nouvelle équipe vient à huit ou neuf personnes pour voir comment Lausanne fait. Qui aurait pu imaginer un jour que le grand Weltklasse viendrait s’inspirer d’Athletissima?

- L’autre impression de l’extérieur, c’est que tout repose sur Jacky Delapierre…

- Non. S’il m’arrive malheur aujourd’hui, le meeting se déroule jeudi sans problème. Par contre, on passe beaucoup de temps actuellement à créer un processus, mettre en place un cahier des charges, structurer ce qui relève du réseautage, des relations avec les autorités, avec les partenaires. On réfléchit à la suite. J’ai 65 ans. Je ne dis pas que je veux arrêter, ce n’est pas ça. Simplement, il faut penser à la suite et aujourd’hui, une seule personne ne peut plus tout gérer. On aimerait pouvoir assurer la transition aussi bien que le Montreux Jazz Festival.

- Où vous situez-vous, entre le dirigeant sportif et l’organisateur de festival type Nobs ou Rossellat?

- C’est vrai, nous avons beaucoup de points communs avec les festivals, surtout avec Paléo, que nous connaissons mieux que Montreux. On échange beaucoup. Cette année, ils viennent à neuf pour visiter nos installations, voir comment on gère les VIP et les artistes. Que vous organisiez un événement sportif ou un concert, les critères, les soucis, les objectifs sont les mêmes.

- Comme l’engagement de têtes d’affiche. Vous avez été le premier à faire venir Usain Bolt, vous êtes depuis deux ans le premier à vous en passer…

- Le problème de Bolt, c’est qu’il n’a plus forcément envie de s’entraîner. Alors que faire? Monter une course à sa main avec des adversaires médiocres, comme à Ostrava mercredi où il a peiné à gagner? J’ai regardé, je n’ai pas trouvé ça très reluisant. Vis-à-vis des spectateurs, des autres athlètes et de la crédibilité du meeting, je ne peux pas entrer dans ce jeu-là. Mais voilà, j’ai eu des échanges cordiaux avec son manager; nous n’avons simplement pas trouvé un terrain d’entente.

- Le public ne préfère-t-il pas voir une star courir en 10''03 plutôt que des «seconds rôles» en 9''80?

- Peut-être que certains partenaires auraient préféré montrer Usain Bolt à leurs clients. Mais ils n’auraient pas pu utiliser cette image parce qu’elle est dégradée. Et au prix où cela coûte de le faire venir, le surcroît de spectateurs ne vous fait pas rentrer dans vos frais. Vous savez, ce que l’on vit actuellement avec Bolt, on l’a vécu précédemment avec Carl Lewis ou Michael Johnson. Dans le public, il y a 60% des gens qui viennent passer une bonne soirée, quel que soit le plateau. Après, environ 20% sont plus sensibles à l’affiche. Les derniers 20% se déterminent durant les derniers jours en fonction de la météo. Ce matin, nous avons vendu déjà 80 billets. Bolt ou pas Bolt, les motivations de l’acte d’achat restent les mêmes. Ce qui change en revanche, c’est que les gens font plus attention au porte-monnaie.

(L’interview est interrompue par un téléphone avec l’agent d’un athlète. La conversation tourne autour du succès d’une petite capsule vidéo réalisée avant le meeting et qui connaît un beau succès sur les réseaux sociaux. «On va bientôt atteindre le million de vues», se félicite Jacky Delapierre, avant de raccrocher.)

- Les vidéos du sauteur en hauteur russe Ivan Ukhov, ivre au moment de s’élancer lors d’Athletissima 2008, totalisent dix millions de vues sur YouTube. Finalement, c’était une bonne publicité?

- Sur le moment, on n’était pas très content. On pensait que les sponsors n’allaient pas apprécier, et puis, finalement, tout le monde a pris ça du bon côté. Ces images restent, et elles font de la publicité gratuite au meeting. La Russie est notre second plus grand marché pour la télévision, après la Chine. Lorsque Liu a battu chez nous son record du monde du 110 m haies, 25 à 30 millions de Chinois regardaient la course. Pour eux, cet exploit est associé à Lausanne. Lorsqu’ils viennent visiter la ville, ils veulent voir le Musée olympique et le stade où Liu a battu le record. Lui-même est venu avec des gens à Noël; on lui a ouvert la Pontaise. Il faut toujours être à l’écoute de ce que veulent les gens. J’ai un copain marchand de meubles qui dit toujours: «Si je vendais les meubles que j’aime, j’aurais fait faillite.»

- Le paradoxe, c’est que la Suisse possède deux des plus grands meetings au monde, bat chaque année des records de fréquentation dans les courses populaires, mais ne parvient pas à intéresser les jeunes à l’athlétisme…

- Le sport de masse se pratique librement et facilement, sans infrastructures. Dès le moment où vous voulez faire de la compétition, il faut un club, une piste, un couloir, des entraîneurs. Cela donne un cadre un peu rigide qui décourage pas mal de monde. Mais je ne suis pas d’accord avec vous: l’athlétisme suisse est en train de revenir très fort. Après les grandes années Ryffel, Délèze, Günthör, nous n’avions pas su préparer la suite. Lorsque l’on a accueilli les Championnats d’Europe 2014 à Zurich – Athletissima était coorganisateur avec le meeting de Zurich, la Ville de Zurich, le canton et la Fédération suisse d’athlétisme –, nous avons mis 400 000 francs (un peu dans la douleur parce qu’on n’avait pas trop d’argent) pour investir dans la relève. Aujourd’hui, cette génération 2014 est à maturité mais derrière, une volée incroyable, comme la Suisse n’en a jamais connue, arrive.

- Vous dites que la nouvelle génération accepte à nouveau de se faire vomir à l’entraînement?

- Oui, parce qu’on leur a donné des perspectives et des moyens pour s’entraîner. Pendant longtemps, on s’est trop focalisé sur l’élite. Désormais, on prend soin des jeunes, on les soutient. Certains ont un contrat avec nous. Tous ceux qui courent en série B ont au moins leurs frais remboursés. Le cadet qui reçoit 100 francs, c’est peu mais il est content et ça lui paye un bout de sa prochaine paire de pointes. En athlétisme, la Suisse est sur une pente ascendante. Jeudi, on aura 8 athlètes suisses dans les séries internationales. Ils ont le niveau.

- On retrouve chez vous des caractéristiques que l’on observe aussi chez Lucien Favre ou Stan Wawrinka: une dureté derrière la bonhomie, un goût du travail bien fait, une ambition muette mais impérieuse…

- Le Vaudois est un peu un calviniste. Il garde toujours les pieds sur terre, il veut savoir où il va. L’improvisation n’est jamais spontanée, elle ne peut exister que si les bases sont solides. Cela fait partie de l’éducation que l’on reçoit dans ce canton. Si un étranger s’installe dans un coin de campagne, il mettra peut-être deux ans avant d’être accepté, mais ensuite ce sera indéfectible. Moi, par exemple, j’ai toujours eu de la peine à tutoyer les gens. C’est comme ça, c’est lié à une forme de timidité. Vous citiez Lucien Favre; c’est l’un des rares entraîneurs qui vouvoient ses joueurs. Ce n’est pas un critère mais c’est l’éducation que l’on a eue: le respect des gens, des choses, de ce que l’on a fait, de comment on l’a fait. Ce n’est pas partout comme ça en Suisse. A Zurich, on se met volontiers en avant. A Genève, on fait et puis on verra bien si ça marche ou pas. Dans le canton de Vaud, celui qui fait faillite est marqué à vie, c’est ce qui va le désigner même quinze ans plus tard.

- Ce sont des valeurs qui correspondent à celles de sport?

- Je crois que oui. Pour réussir dans le sport, il faut une certaine rigueur et de la constance. Je déteste improviser les choses. Je préfère reprendre trois fois pour vérifier que tout est en ordre. Cela ne veut pas dire qu’il faut être toujours d’accord, ni qu’on ne peut pas s’engueuler. Moi, si je m’engueule avec quelqu’un, ça ne me fait pas plaisir sur le moment mais je n’ai pas envie de changer de trottoir la fois d’après. Il faut oser dire les choses plutôt que louvoyer. Un constat que j’ai souvent fait lorsque je démarche des partenaires pour des contrats, c’est que les discussions avec ceux pour qui tout est rose au début ne vont jamais très loin. Avec celui qui pinaille, qui est compliqué, c’est pénible mais une fois que vous vous êtes mis d’accord, vous pouvez aller loin. Le sport, ça marche aussi assez comme ça. Il faut savoir ce que l’on veut, avoir la passion et être crédible.

- Et l’ambition?

- Il faut en avoir. Il ne faut pas être naïf: sans ambition, je n’aurais pas fait ce que j’ai fait. Mais l’ambition n’est pas l’ego. Trop de gens ont un ego démesuré mais derrière, c’est vide. Si on est ambitieux, que l’on travaille, que l’on fait les choses justes, la finalité sera positive.

- La vôtre d’ambition, c’était quoi?

- Ça n’a jamais été l’argent. J’ai toujours gardé mon travail à côté du meeting, parce que j’ai eu la chance d’avoir un employeur qui comprenait ce que cela pouvait m’apporter et apporter à l’entreprise. Le seul avantage dont j’ai profité, c’est que ma femme partage ma nuit d’hôtel lorsque je voyage, mais elle a toujours payé son billet d’avion. Mon enrichissement est intérieur. J’ai eu la chance de vivre une aventure passionnante avec une bonne équipe et de voyager pratiquement dans le monde entier. Je ne serais pas allé de moi-même trois semaines à Ljubljana ou en vacances à Bakou mais j’ai découvert des villes passionnantes. J’ai pu rencontrer des gens assez fantastiques dans des conditions privilégiées. Je me suis retrouvé une fois un peu par hasard dans la bibliothèque du pape Jean-Paul II, j’ai suivi presque toute une journée le vice-président américain Al Gore, j’ai souvent passé du temps avec l’astronaute Buzz Aldrin. Quand on passe du temps avec ces gens d’exception, on se rend compte qu’ils sont comme vous et moi. Cela m’a marqué et souvent beaucoup apporté sur le plan personnel.

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PROFIL

1952
Naissance le 2 juillet. Son père est typographe, sa mère vendeuse.

1967
Découvre l’athlétisme à Prilly. Il débute par le saut en hauteur avant de devenir l’un des meilleurs spécialistes suisses du 800 m.

1977
Organise le premier meeting Athletissima pour l’inauguration du stade Pierre-de-Coubertin à Vidy.

1986
Déménagement au stade de la Pontaise.

1994
Record du monde du 100 m de Leroy Burrell (9''85).

2015
Prend sa retraite professionnelle (assureur). Reste directeur du meeting.


LE QUESTIONNAIRE DE PROUST

Un autre métier que vous auriez pu faire?

J’ai hésité à devenir prof de sport. Sinon, un métier au contact de la nature, en extérieur.

Une figure historique que vous admirez?

Winston Churchill. L’Europe ne serait pas là où elle en est s’il n’avait pas fait ce qu’il y avait à faire.

Un livre ou un film qui vous a marqué?

J’aime beaucoup le cinéma italien. Je lis peu mais j’ai lu trois fois Une Soupe aux herbes sauvages, d’Emilie Carles. C’est un livre qui résume toutes les facettes de la vie.

Un lieu de vacances idéal?

A la montagne, sans hésitation.

Le fond d’écran de votre ordinateur?

Un bateau de la CGN.

L’application la plus utilisée de votre smartphone?

Outlook. Et en ce moment, la météo.

Ce qui vous manque à l’étranger?

Mon lit, un morceau de pain, un bon gruyère.

Un défaut que vous êtes content d’avoir?

La timidité. Elle a longtemps été handicapante chez moi, mais elle m’a poussé à souvent me remettre en question.