Plus qu’un chantier, un rêve. Quand Jacky Lorenzetti montre à ses invités la maquette blanche et futuriste de la Rugby Arena de La Défense, en plein dans le quartier parisien des affaires, le promoteur immobilier l’emporte sur le propriétaire de club sportif. «Ce chantier résume jusqu’à la caricature sa vision du rugby, grognait, en début d’année, son rival de toujours: le patron du RC Toulon, Mourad Boudjellal. Jacky a, disons, une vision entrepreneuriale du sport.»

Cette vision, le «Suisse» Lorenzetti l’assume. Elle est d’ailleurs au cœur – même s’il s’efforce de le camoufler – de la fusion controversée de son Racing 92 et du vénérable Stade Français, annoncée par surprise lundi 13 mars. On résume. Jacky Lorenzetti, 69 ans, croit depuis toujours au rugby en format XXL. Pour ce fils d’immigrés tessinois, diplômé de l’Ecole hôtelière de Lausanne et resté fidèle à sa nationalité suisse, l’idée très française du «rugby des clochers» est une gentille formule pour esquiver des évidences. «On me reproche de voir grand alors que tout le monde y trouve son intérêt, nous expliquait-il en mai 2016, juste avant la finale de la Coupe d’Europe perdue à Lyon par le Racing contre les Saracens londoniens. Notre Arena sera un espace public à son meilleur, auquel le projet de Grand Paris donnera d’ici à 2024 une légitimité pleine et entière. Aujourd’hui, à l’heure d’Internet et des marques reines, on ne construit plus les légendes dans des petits chaudrons.»

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Les apparences sont pourtant sauves. Lundi, lorsque Jacky Lorenzetti et Thomas Savare, le président du Stade Français, ont présenté à la presse leur projet de fusion, chacun a promis de respecter l’identité de l’autre, au point d’exposer un plan de présidence en alternance. Crédible? Suffisant pour éteindre 135 ans de rivalité sportive? Pas sûr. Depuis, la mèche s’est allumée du côté des joueurs, inquiets de ce rapprochement destiné à accoucher d’un seul grand club parisien dédié à l’Ovalie. Elle s’est consumée du côté de la Fédération française de rugby, «choquée d’apprendre par voie de presse le projet amenant à la disparition d’un des deux plus grands clubs de rugby français». Et elle n’en finit pas d’incendier les travées des stades Jean Bouin (celui du Stade Français, à Paris, adossé au Parc des Princes) et Yves du Manoir (celui du Racing, à Colombes): «J’ai une seule question pour l’amateur de grands crus bordelais qu’est Lorenzetti, s’énerve Jean-Yves, un supporter du Stade Français. Est-ce qu’il pense qu’en mélangeant deux grands Bordeaux, on obtient un meilleur vin?»

L’intéressé, criblé de commentaires négatifs par la presse sportive depuis le début de la semaine, préfère laisser passer l’orage et rêver de la livraison, en octobre, de son Arena, prête pour les éventuels Jeux olympiques de 2024. Dans son château «Lilian Laduys», sur la commune bordelaise de Sainte-Estèphe, le Suisse n’a même pas répondu aux sollicitations du quotidien local Sud-Ouest qui voulait le confronter à Boudjellal le Toulonnais. Patience. Contrairement à tant de caciques du rugby, l’homme n’a jamais prétendu avoir grandi avec «un cœur ovale». Il a toujours dit que le rugby avait débarqué dans sa vie avec sa femme Françoise, fille de vignerons et sœur d’aficionados des mêlées et des pénalités.

Enervement manifeste

Sa version des faits, l’homme d’affaires – aujourd’hui président de la holding Ovalto qui regroupe toutes ses propriétés et participations – a préféré la consigner dans un courrier adressé aux associations de supporters. Pierre-Jean Pascal dirige le collectif des quatre associations de fans du Stade Français: Les titis de l’Ovalie, Le Virage des Dieux, les Amis du Stade et les Eclairs. Il nous lit la lettre de Lorenzetti aux côtés d’un journaliste de L’Equipe: «Deux clubs merveilleux rassemblent leurs moyens pour que le rugby émerveille les Franciliens. La ligne d’horizon est fixée: bâtir jour après jour une référence.» La missive a sans doute été dictée, ou révisée, par un communicant. L’énervement de notre interlocuteur est manifeste: «On lui a répondu qu’il aille se faire voir. Nous sommes contre la fusion du Stade Français Paris et du Racing. Et nous unirons nos forces jusqu’au bout pour faire en sorte que ce projet ne voie pas le jour.»

Sur le papier, le rêve ovale de Jacky Lorenzetti n’est pourtant pas si aberrant. Créé en 1883, le Stade Français connaît depuis des années des déconvenues sportives. L’exemple du football, avec le Paris-Saint-Germain vedette et le Red Star relégué aux oubliettes, montre qu’il est difficile, en France, de faire cohabiter deux clubs sportifs dans la même métropole. La Rugby Arena, en plus, apporte des réponses aux défis égrenés dans la superbe «Histoire passionnée du rugby» (chez Hugo Sport). «Plus le sport se mondialise, plus le rugby français aura besoin de clubs flamboyants, capable d’incarner ce sport sous toutes les latitudes», peut-on lire. Alors? «Vous oubliez l’histoire, toujours l’histoire, nous racontait, en 2016, durant l’Euro de football, Pascal Boniface, spécialiste de la géopolitique du ballon rond. A Paris, le Racing, c’est l’ouest des aristos et des bourgeois. Le Stade Français est plus populaire, moins classes moyennes supérieures.» Deux clubs. Deux visages de la capitale. Presque deux France, à portée de métro de la tour Eiffel.

Lorenzetti le Suisse nuance ces différences identitaires. Paradoxal, de la part d’un Tessinois de la troisième génération qui se revendique toujours comme tel, lui qui a grandi en France, à Fontenay-aux-Roses, dans l’ombre de la franco-suisse du bâtiment créée par son père. «Paris n’est pas qu’une capitale. C’est LA capitale. Celle qui peut faire briller le rugby français.» Franck Boucher, le porte-parole du Racing, pointait récemment dans la presse les pratiques «grand spectacle» du Stade Français, sous le règne de Max Guazzini, l’un des fondateurs du groupe privé de radio NRJ (aujourd’hui chargé de l’événementiel à la FFR). Pom-pom girls, campagnes de pubs, marchandisation… Message: la fusion version Jacky Lorenzetti n’est qu’une étape professionnelle de plus. Coup d’œil sur une carte de l’ovalie européenne. Londres compte officiellement quatre grands clubs de rugby pro: Saracens, London Irish, Wasps et Harlequins, même si deux jouent à plusieurs dizaines de kilomètres de Buckingham Palace. Pas sûr que l’unité, sur un terrain de rugby français, fasse systématiquement la force.