Le navigateur genevois Dominique Wavre a les traits fatigués en ce lendemain d'arrivée du Vendée Globe. La nuit fut courte et la journée a commencé tôt avec les interviews. Jeudi soir, le Genevois (Union Bancaire Privée) a célébré la fin de son périple en solitaire avec ses amis autour d'un repas pantagruélique dévoré avec beaucoup de plaisir. Après plus de 100 jours de nourriture lyophilisée, huîtres et côte de bœuf ont été particulièrement appréciées. Vers deux heures du matin, il a tenu à aller sur l'eau en Zodiac rendre visite à Thomas Coville, son adversaire et compagnon de galère pendant toute leur laborieuse remontée de l'Atlantique. Le Breton, qui a franchi la ligne peu avant minuit, a dû, en raison de la marée, passer la nuit dans son bateau avant de pouvoir le ramener au port vendredi matin. La pression retombée, Dominique Wavre avoue être un peu fatigué.

Le Temps: Hier soir pourtant vous aviez une énergie incroyable, vous paraissiez ivre d'émotion.

Dominique Wavre: Oui, c'était impressionnant. J'avais le sentiment d'être porté. Je n'avais pas de fatigue immédiate. Alors que ce matin, je pourrais me poser sur une chaise et m'endormir. Je me suis rendu compte pendant les quarante-huit dernières heures dans la pétole (ndlr: absence de vent) que mon corps a commencé à se rappeler à moi. Les douleurs reviennent. Pendant toute la course, c'est le psychique qui tient le corps et dès que la pression se relâche, il se manifeste. Il va falloir que j'aille chez le dentiste, que je soigne mes mains et que je m'occupe de mon dos.

– Avez-vous déjà commencé à prendre du recul?

– Non, pas encore, même si dans la tête certains souvenirs sont déjà privilégiés par rapport à d'autres. Je suis tellement fatigué qu'il y a des choses que j'ai déjà oubliées. Pour pouvoir prendre du recul, il faudra que je me projette dans l'avenir. Que je fasse à nouveau le travail normal d'un homme normal. Mais auparavant, il va falloir gérer cette fatigue de fond qui s'est installée.

– Est-ce que cette course s'est déroulée comme vous l'imaginiez?

– Un peu différemment, car je ne m'attendais pas à déchirer mon foc en début d'épreuve.

Je pensais que les océans du Sud allaient être plus tempétueux. J'avais un bateau d'ailleurs prévu pour ça. Et la remontée de l'Atlantique a été plus dure que ce que j'imaginais. Mais j'ai appris beaucoup de choses.

– Vous dites avoir appris le sens marin, mais ne l'aviez-vous pas déjà?

– Si, bien sûr, mais j'ai pu le peaufiner. C'est une notion qui s'entretient. C'est quelque chose qu'il faut avoir mais qui n'est pas inné.

– Vous êtes-vous surpris vous-même par certains comportements?

– Je me suis surpris à exploser de vitalité à certains moments. Parfois, il faut enchaîner les manœuvres et, malgré la fatigue, j'ai été étonné de voir que j'étais capable d'en faire inlassablement. Mon endurance physique et psychique m'a surpris. J'ai été plus loin que ce que je pensais.

– Parlez-nous de la relation qui s'est établie avec Thomas Coville.

– C'est une relation circonstancielle. Nous avons vécu les mêmes choses de la même manière, même si j'étais plus calme et Thomas plus sanguin. J'ai été un peu le grand frère et je l'ai beaucoup calmé, mais cela me calmait moi-même de pouvoir le faire. Et le fait d'avoir été en régate l'un contre l'autre pendant 6000 milles nous a permis de mieux accepter ces conditions météo dégoûtantes. C'est bien qu'il finisse si proche de moi, car nous avons vécu des choses très proches.

– Le fait de pouvoir communiquer avec Michèle (ndlr: Paret, sa compagne) vous a-t-il beaucoup aidé?

– Ce Vendée Globe n'était pas envisageable sans les coups de téléphone avec Michèle. Cela me permettait de recharger les batteries. Psychologiquement, c'est ce qui me remettait sur les rails. Les vacations avec le PC course étaient aussi importantes et je me suis rendu compte que beaucoup de gens les écoutaient sur le site.

– Vous disiez avant de partir qu'il était primordial de pouvoir partager votre course, de faire rêver des gens.

– C'est un sentiment très fort. Et dans les moments difficiles, lorsqu'il faut y aller, cela donne de la force de savoir que beaucoup de gens vous suivent, comptent sur vous. Il n'est pas possible de les décevoir. Ce soutien est très important. On n'est pas seul autour du monde.

– Envisagez-vous un autre tour du monde en solitaire?

– Je n'en sais rien. Je dois me laisser un temps de réflexion.