Football

«J’ai besoin de joueurs qui pensent»

Depuis deux saisons, le Dijon FCO propose un jeu offensif et ambitieux en décalage avec ses moyens financiers 
et les mœurs en vigueur en Ligue 1. Son entraîneur, Olivier Dall’Oglio, en livre la philosophie alors que reprend ce week-end le championnat du pays champion du monde

Quinzième budget de Ligue 1 au début de la saison 2017-2018, dix-neuvième défense à la fin de l’exercice, le Dijon FCO avait tout pour être relégué en Ligue 2. Le club bourguignon s’est pourtant classé à une très honorable onzième place et a même sécurisé son maintien en pratiquant un football très offensif (cinquième attaque, derrière Paris, Lyon, Monaco et Marseille). Une belle réussite pour l’entraîneur Olivier Dall’Oglio (54 ans), en place depuis 2012 et nommé en avril dernier pour le titre d’entraîneur de l’année aux côtés de grands noms tels que Rudy Garcia (OM), Unai Emery (PSG) et Leonardo Jardim (Monaco).

Dans un championnat écrasé par le Paris Saint-Germain, Dijon existe et se distingue avec un jeu offensif assez loin du «on lâche rien» en cours dans les deuxièmes moitiés de tableau hexagonales. Un choix sportif autant que stratégique, explique Olivier Dall’Oglio, que Le Temps a rencontré fin juillet lors du stage de pré-saison de son équipe à Divonne-les-Bains, en France ­voisine. 


Le Temps : La Ligue 1 qui débute est désormais le championnat du pays champion du monde. Qu’est-ce que cela change?

Olivier Dall’Oglio: Le regard sera certainement un peu différent. Le titre mondial donne de la valeur à nos équipes et à nos formateurs. La Ligue 1 va devenir plus attractive. Neymar est déjà venu, d’autres pourraient le suivre et nous permettre de nous rapprocher un peu en termes de médiatisation et de qualité des championnats anglais, espagnol ou allemand. Les joueurs français, mais aussi les entraîneurs et les formateurs vont plus facilement trouver de l’embauche à l’étranger. Les pays émergents, en Afrique, en Asie, sont friands de ce qui marche le mieux. Ce sera pour quatre ans le modèle français. 

Le style des Bleus peut-il faire école?

Au-delà de l’équipe de France, cette Coupe du monde a montré que les équipes très bien organisées et reposant sur une assise défensive forte ont pris l’ascendant sur les équipes qui ont fait le jeu. Ceux qui avaient la possession ont été mis en difficulté lorsqu’ils n’ont pas marqué sur leurs occasions. Même les petites équipes ont très bien défendu. Je pense que le progrès est certainement là, dans l’organisation et aussi la détermination. Ce ne sont pas uniquement les défenseurs qui travaillent mais tout un bloc positionné bas, qui protège son axe, délaisse un peu les côtés mais qui est capable de subir sur les centres. Je pense qu’on va le revoir dans notre championnat. 

Dijon va-t-il s’y mettre, après deux saisons d’un jeu porté sur l’attaque?

Nous devons encaisser moins de buts, et j’ai beaucoup insisté sur cet aspect au début de la préparation. L’an dernier, nous avons fini avec l’avant-dernière défense du championnat. Normalement, on est relégué avec une statistique pareille! Heureusement que nous avons été très performants offensivement. Mais notre philosophie va rester la même parce que de notre identité de jeu découlent notre façon de recruter, le profil de joueurs recherchés, la manière de s’entraîner. Je suis arrivé au club en 2010, d’abord adjoint, puis responsable de la formation, puis j’ai pris l’équipe. Le président est arrivé en 2012. Ensemble, nous avons travaillé en profondeur sur des valeurs. Quand nous sommes montés en Ligue 1, la grande question était: «Allez-vous continuer à jouer, face à des adversaires de niveau supérieur?» Nous sommes partis sur ce pari-là: oui, c’est possible. C’est notre troisième saison en Ligue 1, donc jusqu’ici ça ne marche pas trop mal.

Vous jouez offensivement pour produire un spectacle ou parce que vous considérez que c’est la meilleure manière d’obtenir un résultat?

Je considère d’abord le football comme un spectacle. Après, nous sommes Dijon, pas le PSG; le titre, ce n’est pas pour nous et la Coupe d’Europe, c’est très loin. Partant de cela, il faut quand même que l’on donne envie aux gens de venir au stade. Dijon n’est pas une ville de foot; ici, il y a plutôt une tradition de sports de salle. Il faut essayer d’intéresser les gens. Sauver sa place en Ligue 1 oui, mais est-ce qu’on ne peut pas essayer de rajouter quelque chose? Essayer de créer du jeu, aller de l’avant, proposer un football offensif – y compris par du jeu long, ce n’est pas interdit – c’est, pour le club comme pour les joueurs, une manière de se démarquer. Le spectacle fait partie de notre ADN, en accord avec le président, et pour le moment, ça marche plutôt bien. Médiatiquement et sportivement, Dijon existe en Ligue 1. C’est ce qui nous a rendus attrayants aux yeux d’un joueur comme Yoann Gourcuff.

Quelles qualités recherchez-vous chez un joueur?

La technique et la polyvalence. Un joueur doit avoir un poste fort, bien sûr, mais il doit être capable d’évoluer dans un autre rôle en fonction du contexte et du système tactique. Il doit pouvoir s’adapter, et, pour cela, j’ai prévenu mon groupe que j’avais désormais besoin de joueurs qui pensent. Pas juste des gars qui arrivent, viennent sur le terrain et appliquent vaguement les consignes. Un joueur qui veut apporter quelque chose a besoin d’avoir une réflexion tactique.

Comment la développer?

D’abord en les sensibilisant à cet aspect: les joueurs de très haut niveau pensent; ceux du niveau juste en dessous ont de très bonnes qualités techniques ou physiques mais n’ont pas ce sens de l’anticipation. Ils peuvent être bons mais ils ne ressentent pas le jeu. C’est parfois le plus compliqué: faire comprendre à des joueurs qu’ils ont besoin d’avoir une réflexion qu’ils n’ont jamais eue jusqu’alors. Quelque part, ils doivent admettre un échec, pour avoir la volonté de se remettre en question. S’il n’y a pas cette démarche vers ce travail intellectuel, c’est peine perdue. Mais on commence à avoir des joueurs qui posent des questions, sur leur positionnement, sur le placement de leurs partenaires, sur les difficultés qu’ils peuvent avoir. J’aime bien quand ils commencent à entrer dans une communication, parce que là, il va y avoir une collaboration.

Le foot repose plutôt sur un rapport de maître à élève…

J’essaye de casser un peu le truc. On sait bien qui est le coach et qui est sur le terrain mais je leur ai dit en début de préparation que l’on était «en collaboration». Moi je suis là en tant que garant du bon fonctionnement collectif. Certains ont besoin de discussions journalières, d’autres n’ont pas besoin de grand-chose. C’est pour cela que nous avons désormais des staffs élargis. Depuis la saison dernière, quelqu’un d’extérieur au groupe, avec un œil neuf, vient régulièrement travailler sur le mental des joueurs et notamment sur la concentration. Aujourd’hui, pour certains, rester concentré est très difficile. Vous leur posez une question sur des consignes exposées deux minutes plus tôt: s’il y avait deux consignes, ils en ont déjà oublié une, parce qu’ils n’écoutaient pas ou n’étaient pas vraiment présents. 

A ce point?

On a travaillé avec un gardien qui, lorsqu’il ne touchait pas le ballon pendant dix minutes, se mettait à penser à ce qu’il allait faire après le match. Il y a comme ça des garçons qui sortent du match: pendant 15-20 secondes, ils deviennent spectateurs, ils ne sont plus acteurs. Ça, c’est un gros souci. Nous avions deux joueurs à la Coupe du monde avec la Tunisie [Naïm Sliti et Oussama Haddadi, ndlr]. Ils sont revenus très impressionnés. Contre l’Angleterre, m’ont-ils raconté, «on n’a rien pu faire. Pas une seconde ils nous ont lâchés». Je leur ai dit: «Là, vous avez touché le haut niveau. Les mecs sont dans le match 90 minutes; vous, vous l’êtes peut-être 75 minutes.» Mais quand je leur disais ça l’année dernière, ils ne comprenaient pas: «Mais qu’est-ce qu’il raconte? Pendant le match, je joue!»

Il paraît que vous utilisez beaucoup, dans vos entraînements, l’exercice du «rondo»*.

On est un peu à l’espagnole là-dessus, avec de nombreuses variantes pour l’utiliser à toutes les sauces. Le rondo a de nombreux avantages: il échauffe, entretient la technique, aiguise la vue, fait comprendre l’importance des déplacements, oblige à penser vite, entraîne à se sortir d’un pressing dans un petit périmètre. Sous des dehors ludiques, c’est un vrai travail, vital dans un football où la vitesse de réaction et d’exécution à la récupération du ballon est devenue déterminante. En plus de ça, dix minutes de rondo vous disent tout d’un joueur: s’il comprend le jeu, s’il est positif, s’il joue pour lui ou pour l’équipe, s’il accepte ses erreurs.
 
Travaillez-vous sur les émotions?

Enormément. Moi j’ai été un modeste joueur, plus de Ligue 2 que de Ligue 1, et j’ai eu des regrets à la fin de ma carrière parce que j’avais des problèmes de concentration, de gestion des émotions. On ne m’a jamais donné de solutions pour les résoudre. Quand je me suis formé comme entraîneur, je me suis aussi informé en lisant. Le rapport individuel de l’entraîneur à chacun de ses joueurs a une importance énorme, parce que c’est ce qui peut faire basculer une équipe du bon côté.

Comme Didier Deschamps avec Benjamin Pavard…

Aujourd’hui, les entraîneurs travaillent à peu près tous de la même manière. Chacun a son style et ses convictions, mais tout le monde maîtrise son sujet et s’entoure d’un staff pointu et bien formé. Les joueurs sont au point physiquement, leur marge de progression est assez faible sur la technique et sur la vitesse… Donc ce qui va faire la différence, c’est la gestion des émotions. Comment on va amener le joueur à enlever les freins psychologiques qui l’empêchent d’être à 100%. Un vestiaire de foot, c’est plein d’histoires, de croyances. Un gardien qui, en match comme à l’entraînement, refusait de sortir de sa surface, parce qu’il avait l’impression de se retrouver tout nu. Les joueurs ont beaucoup de freins. «Je croyais que…», «je pensais que…», «je ne me croyais pas capable de…». Ma motivation, c’est de les faire progresser sur ces aspects. 

Comme Lucien Favre, vous avez débuté par les équipes de jeunes et la formation.

C’était une volonté de ma part. J’ai passé mon diplôme de formateur, ce qui a peut-être retardé mon accession chez les pros parce qu’en France on vous colle des étiquettes et si vous êtes «formateur» vous n’êtes pas entraîneur. Or, on s’aperçoit aujourd’hui que beaucoup de coachs sont passés par les jeunes. Cela a, à mon avis, trois avantages: on comprend mieux tout le cursus du joueur, on peut tester des choses, et c’est une très bonne école de management.

On entraîne souvent comme on a joué. Ce n’est pas votre cas.

C’est vrai, j’étais un défenseur plutôt rugueux pour l’époque, et l’époque le permettait assez généreusement. Par contre, j’ai toujours considéré le football comme un jeu et j’étais un latéral assez offensif qui aimait bien faire marquer. Et puis, tout le monde a le droit de changer. 


* Dans sa version la plus simple, le «rondo» est un exercice où cinq joueurs forment un cercle et se passent (en une ou deux touches) le ballon que deux joueurs à l’intérieur du cercle tentent d’intercepter.

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