Tennis

«J’ai tout fait pour créer mon style»

Roger Federer reprendra la compétition à Madrid après une longue pause. Dans un entretien au «Temps», il évoque 2012, son élégance et les Jeux olympiques

Il a choisi la terrasse de l’hôtel Panorama et sa vue plongeante sur le lac de Zurich pour accorder quelques entretiens en tête-à-tête. «C’est magnifique, non? D’ici, le lac paraît beaucoup plus grand.» Roger Federer revient de vacances. Ça se voit et ça s’entend. Il apparaît particulièrement frais, souriant, détendu et disponible. La pause qu’il s’est offerte après le tournoi de Miami lui a permis de se ressourcer, physiquement et mentalement. «Je crois beaucoup en de vraies coupures sans tennis, trois semaines de vacances et deux de préparation physique. Je m’accordais déjà ça quand j’étais numéro un mondial et je pense que ces phases-là m’apportent beaucoup aujourd’hui et m’ont aidé à être si peu blessé.» Il avait fait un break après la rencontre de Coupe Davis en Australie au mois de septembre et ses résultats derrière – avec un titre à Bâle, Bercy, Masters de Londres, Dubaï et Indian Wells – ont prouvé à quel point ce fut bénéfique.

Il reprendra la compétition en fin de semaine prochaine avec le tournoi Masters 1000 de Madrid. Pour une période intense qui comportera notamment Roland Garros, Wimbledon et les Jeux olymiques…

Le Temps: Qu’est-ce qui peut arriver de mieux à Roger Federer en 2012?

Roger Federer: Pfiou… (il sourit) Je suis déjà pas mal comblé dans ma vie. J’ai la chance d’avoir une famille complète, des résultats sur le terrain, pas de blessure. Je fais ce que j’aime le plus, à savoir jouer au tennis, et je voyage dans le monde entier. C’est incroyable. Alors quand tu as tout ça, tu as envie de bien marcher, d’avoir du succès dans ce que tu fais. C’est ce que je me souhaite.

– Et ce serait quoi le plus beau succès?

– Wimbledon et les Jeux olympiques. Cette combinaison-là, je dirais. Gagner le doublé serait sensationnel. Mais remporter l’un des deux serait déjà magnifique. J’espère surtout pouvoir être en forme au maximum car cette phase-là va être unique. Car je ne pense pas que l’on aura l’occasion de revoir les Jeux olympiques à Londres. Pour nous, joueurs de tennis, c’est un rêve qui se réalise. Et me dire que je suis en situation de pouvoir peut-être gagner les JO à Wimbledon est une perspective qui me réjouit.

– Est-ce un avantage pour vous que les Jeux se disputent dans votre jardin de Wimbledon?

– C’est clair. Vu tous les succès que j’ai eus là-bas… L’attribution des Jeux 2012 s’est jouée entre Paris et Londres. Et je pense que Wimbledon me favorise un peu plus que Roland Garros même si j’ai très bien joué à Roland par le passé.

– Et qu’est-ce qui pourrait arriver de mieux au tennis en cet an 2012?

– Bonne question. Un Américain qui monte; ce serait positif. Est-ce que ce serait bien pour le tennis que quelqu’un d’autre que les trois meilleurs gagnent un tournoi du Grand Chelem? Possible. Ça dépend toujours de quel point de vue on se place. Après, je pense que chaque chapitre qui s’écrit – notamment lorsque Rafa, Novak ou moi gagnons – est bon pour notre sport. A Roland Garros, cette année, il y a pas mal d’enjeux. (Nadal peut battre le record de Borg avec un 8e titre et Djokovic réaliser le «Djokoslam» en remportant les quatre majeurs d’affilée.) En ce moment, c’est riche. On ne peut vraiment pas se plaindre.

– Stefan Edberg nous confiait récemment que, selon lui, on vit l’âge d’or du tennis avec vous et Nadal. Y a-t-il un risque que ce sport perde de son intérêt après votre départ?

– Peut-être un tout petit peu. Si je compare au golf, Tiger Woods a un peu moins joué à un moment donné. Est-ce que j’ai moins regardé le golf? Oui. Mais en même temps, il faut aussi passer par des périodes et des situations comme ça pour vraiment apprécier ensuite ce qui nous est offert. Car il y a toujours de belles histoires et de très bons joueurs. Maintenant on parle de moi et Rafa, mais si on enlevait nous trois (Nadal, Djokovic et lui-même), on créerait d’autres histoires sur les numéros 4, 5, 6 ou 8, 9,10. On fait toujours au mieux avec ce qu’on a. Ça va être intéressant de voir combien de temps Novak, Rafa et moi allons encore jouer. Mais je pense qu’il y a de la marge et que c’est «safe» pour les cinq prochaines années. Et dans cinq ans, on verra sûrement percer des jeunes qui ont actuellement 16 ou 17 ans, que l’on ne connaît pas encore, mais qui sont de futurs numéros un en puissance.

– Qu’est-ce qui pourrait arriver de pire au tennis? Une plus grande uniformisation encore des surfaces et des styles?

– Il n’y a pas encore de danger. Dans la mesure où chacun peut choisir de mettre l’accent sur tel tournoi et telle surface. Même si on est obligé de jouer un peu sur toutes. Non, le pire pour le tennis, serait d’avoir quelqu’un de dopé ou des news choquantes liées à un joueur. Pour ce qui est de la surface et la rapidité, c’est sûr que ce serait bien d’avoir une plus grande diversité mais ce n’est pas un problème grave.

– Vos succès de ces derniers mois témoignent d’une étonnante fraîcheur mentale, nourrie par le plaisir du jeu. Comment le définiriez-vous?

– J’aime les variations, les angles, les effets, le physique, le fait de devoir se battre jour après jour, minute après minute pour atteindre un objectif. J’aime la différence entre un entraînement et l’atmosphère dans le stade. J’apprécie les voyages. Ils ne me dérangent pas du tout. Certes, on bouge beaucoup mais les déplacements font sens. On ne fait pas sans cesse des allers-retours d’un continent à l’autre. Ou du moins c’est rare. Aujourd’hui, ce que je vis dépasse largement ce que j’aurais pu imaginer dans mes rêves par le passé. Alors, il faut savoir savourer ça maintenant. Je n’aurais jamais imaginé être autant aimé et jouer aussi souvent sur un court central. Je me souviens encore comment c’était sur le court 17 avec un vent pas possible parce qu’il n’y a pas de gradins pour le bloquer; de l’ombre partout; pas un rat pour te regarder; le pire juge de ligne. C’est là que c’est difficile de se motiver match après match. Mais dans les conditions qui sont les miennes aujourd’hui, ça va de soi. Et c’est tellement facile que je n’aimerais pas laisser passer une telle opportunité. C’est comme ça que je vois les choses et du coup, ce n’est pas un problème pour moi de me lever le matin et d’aller travailler dur.

– Vos fans apprécient chez vous la grâce et la beauté du geste. En êtes-vous conscient? Est-ce quelque chose que vous avez travaillé?

– Oui, au début de ma carrière j’ai essayé de jouer de manière… je ne vais pas dire belle… mais avec une technique qui me plaise et me corresponde. Je me souviens que je regardais beaucoup mes matchs pour voir comment jouer au mieux tactiquement. Et je me disais que je ne voulais pas être un deuxième Sampras, un deuxième Edberg en revers ou un deuxième Becker au service. Je tenais à avoir mon propre style. Et plus je suis devenu musclé et fort physiquement, plus j’ai pu varier et jouer de différentes façons. Si je prends le revers, par exemple. Au début je le passais davantage avec le corps alors que maintenant je peux le faire plus avec le bras et le poignet. Du coup, c’est plus beau. Même si c’est plus brusque aussi. En effet, aujourd’hui, on n’a plus le temps d’adopter la position classique qui consiste à mettre la jambe gauche en avant sur le coup droit et la droite sur le revers. On joue désormais les jambes écartées. Je suis donc surpris de parvenir à garder malgré cela une certaine élégance. Grâce à un travail physique de mon jeu de jambes, j’arrive à me déplacer élégamment. Parvenir à bouger d’une façon qui plaît aux gens est intéressant.

– Est-ce l’héritage Federer cette grâce et cette élégance?

– Je pense. Je me souviens que je regardais, plus jeune, des joueurs monter au filet. Je trouvais ça tellement beau à voir. Une volée un peu difficile suivie d’un coup gagnant. C’était des choses que j’appréciais aussi pour leur côté esthétique. Comme le slice. Ce n’est pas pour rien que ça a toujours été mon coup favori.

– La paternité vous a responsabilisé, participe-t-elle aussi de votre épanouissement actuel qui vous vaut cette deuxième jeunesse?

– Peut-être. Même si je n’avais pas besoin d’une famille pour me rappeler qui je suis, ce que j’ai et à quel point j’ai de la chance. Je n’avais pas besoin d’enfant pour me distraire après une défaite. Avoir une famille est juste un rêve qui s’est réalisé. Avec Mirka, avec qui je partage ma vie depuis si longtemps. Avoir des jumelles a été le choc super. (Il rigole) On ne s’y attendait pas du tout. Et maintenant, c’est incroyable de réaliser à quel point ça te rend heureux en tant que parent. C’est la chose la plus formidable qu’il nous est donné de vivre. Pouvoir concilier ma vie de famille et ma carrière - avoir Mirka à fond derrière moi - me comble. Tant que cela ne prétérite pas la santé et le bon développement des filles – et pour l’instant ça se passe bien – c’est génial car ça me permet de les voir le 98% du temps. Je suis chanceux. Même s’il faut le vouloir car c’est quand même compliqué d’un point de vue organisationnel et logistique. Ce sont beaucoup de sacs à faire et défaire. Et c’est à ce niveau-là que je remercie Mirka et mon entourage. Car ça ne va pas soit.

– Les petites commencent-elles à avoir conscience de ce qui se passe?

– Elles savent que je joue au tennis. Et comme elles se sont habituées à ce rythme-là, pour elles c’est normal. Tout comme le fait d’avoir un papa connu. Mais peut-être qu’elles vont croire que tous les papas sont connus. On verra comment ça va se passer plus tard. Mais je suis serein.

– Pour revenir aux JO. Comment définiriez-vous cet événement?

– C’est l’Olympic spirit. Quelque chose d’unique. Qui veut théoriquement que seuls les amateurs aient le droit de participer. Je suis content qu’ils aient ouvert ça. Mais je comprendrais tout à fait si le tennis n’en faisait pas partie. J’aime l’idée de jouer pour ton pays. La rareté de l’événement, le fait que ça n’ait lieu que tous les quatre ans, lui donne une toute autre dimension. Comme la Coupe du monde de foot. On n’a pas ça dans le tennis. Pour nous, les choses se répètent chaque année. Nous avons de grands événements aussi, mais le fait de laisser du temps entre deux éditions crée plus de valeur. J’aime aussi la notion d’ouverture et de fermeture des Jeux avec les cérémonies et la flamme. C’est généralement bien organisé. Ça a de l’allure. C’est un honneur de pouvoir y participer. On peut rencontrer d’autres sportifs. C’est vraiment sympa.

– Mais vivre des JO en étant une star n’est pas évident. A Pékin, Kobe Bryant et vous étiez si courtisés. Ça frôlait l’hystérie…

– Oui malheureusement ça change et fausse le rapport aux autres athlètes. C’est pour ça que j’ai tellement adoré Sydney. Je vivais au village olympique. Mirka aussi. C’est d’ailleurs là que nous nous sommes rencontrés. Pouvoir aller manger à la cantine et voir un autre sport en toute simplicité; ce sont des choses qui me manquent. Depuis Sydney, je n’ai plus eu l’occasion d’aller voir un autre sport. A Athènes, c’était juste ridicule. J’avais un nombre de sollicitations et un rythme insensé. J’ai réalisé que ce n’était juste pas possible de me concentrer dans de telles conditions. Du coup, à Pékin, j’ai décidé de rester en dehors du village olympique. Et j’ai eu plus de succès. Et finalement, je me dis que ça intéresse plus les gens que je rapporte une médaille comme on l’a fait en double avec Stan plutôt que de me voir loger au village des athlètes. A Londres, je vais louer une maison comme je le fais chaque année à Wimbledon. J’essaierai d’aller à la cérémonie d’ouverture et de passer au village pour sentir l’atmosphère des Jeux mais c’est vrai que pour des athlètes comme moi, Kobe Bryant ou d’autres c’est compliqué d’aller au village. C’est déjà difficile de dire non aux gens lorsqu’ils vous demandent des autographes, c’est plus difficile encore de dire non à des athlètes.

– On a commencé cet entretien en vous demandant ce qui pourrait vous arriver de mieux cette année. Qu’est-ce qui pourrait vous arriver de pire, sportivement?

– Une blessure au mauvais moment. Je me souviens quand Murray s’était blessé au poignet juste avant Roland Garros et avait raté Roland mais aussi Wimbledon derrière. Le pire serait d’être mal physiquement ou mentalement juste avant Roland, Wimbledon ou les Jeux et ne pas pouvoir jouer derrière.

Nadal a démissionné de son rôle de vice-président du conseil des joueurs de l’ATP. Avez-vous aussi songé à quitter votre poste de président qui vous vaut des critiques?

– C’est sûr qu’à chaud, tu as envie de démissionner tout de suite. Parce que certains joueurs sont souvent extrêmes dans leur manière de s’exprimer. Mais si tu jettes l’éponge, derrière plus rien ne se passe. Je m’efforce de rester calme. Et je prends le temps de parler avec les joueurs. Je l’ai fait à Miami pour leur expliquer comment cela se passait avec les Grand Chelems car certains étaient trop agressifs dans les mesures qu’ils envisageaient de prendre. Je leur ai dit d’attendre de voir ce que Roland Garros et Wimbledon allaient faire. Et on a eu la réponse. Ils sont en train de bouger [ndlr: augmentation des prize money pour les joueurs qui perdent aux premiers tours].

– La menace de grève est-elle écartée?

– Je ne sais pas où en sont les joueurs dans leur réflexion. Je verrai à Madrid. Les décisions prises par Roland et Wimbledon vont dans la bonne direction. Maintenant c’est à l’US Open de faire un pas.

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