Football

«J’ai perdu en finale de coupe contre le FC Sion»

C’est entendu, les Valaisans ne perdent pas en finale de la Coupe de Suisse. Mais à quoi tient cette vérité treize fois démontrée? Les adversaires défaits du FC Sion refont le match et déconstruisent le mythe

«L’histoire est écrite par les vainqueurs», a écrit Robert Brasillach, écrivain notoirement dans le camp des perdants en 1945. L’histoire du sport, et plus particulièrement celle du football suisse, nous dit donc que le FC Sion n’a jamais perdu en treize finales de Coupe de Suisse, que cette statistique est unique au monde, que le Valais est possédé par des forces occultes lorsqu’il s’agit d’aller chercher le trophée au Wankdorf, à Saint-Jacques ou, comme le jeudi 25 mai contre le FC Bâle, au Stade de Genève.

Mais que disent les perdants, ceux qui sont passés tout près ou au travers, ceux qui ont goûté à la défaite quand ils espéraient la fête? Le Temps a retrouvé neuf vaincus – ou «finalistes» si l’on veut manier l’euphémisme – qui ont accepté de remuer le ballon dans la plaie.

Raymond Maffiolo, Servette 1965

«J’ai joué et perdu trois finales de coupe et aucune ne fut un match ordinaire. En 1959, le FC Granges était allé chercher Erwin Ballabio quatre ans après sa retraite pour remplacer son gardien blessé. Celle de 1966 contre le FC Zurich détient toujours le record de spectateurs. En 1965, contre le FC Sion, on était légèrement favori mais les deux équipes étaient de forces assez égales. Sion avait de bons joueurs et une équipe bien équilibrée.»

«J’étais capitaine et mon adversaire direct était mon ami Pierrot Georgy. Pour en avoir discuté avec les Valaisans, on sentait que cette finale était déjà une consécration. Ils étaient euphoriques, portés par leurs supporters. Je crois que le public a pesé beaucoup dans l’issue de la finale. Nous étions assez amers; voir l’équipe adverse monter chercher le trophée est toujours un moment pénible à vivre, mais cette ferveur était tout de même impressionnante.»

Erich Burgener, Servette 1986

«Ce n’était pas quelque chose qui nous obsédait, mais quatre victoires sur quatre finales pour Sion, c’était déjà respectable. Il y avait encore beaucoup de Valaisans dans l’équipe et leur capacité à se sublimer pour la finale était vraiment quelque chose de marquant. Comme gardien, je me souviens que mon confrère Pierre-Marie Pittier était beaucoup critiqué, mais dans toutes ses finales, il a toujours été impeccable. Et puis il y avait Alain Balet, qui n’a jamais voulu quitter Sion malgré des offres. Dans les interviews, on sentait qu’il ne comprenait pas les Valaisans qui quittaient le canton.»

Robert Lei Ravello, Servette 1986

«On aurait dû gagner haut la main! Sur ce match, on ne peut s’en prendre qu’à nous-mêmes. On avait bien fini la saison et on avait une belle équipe. Le milieu, c’était Schnyder-Decastel-Favre! Moi, j’étais descendu stoppeur pour cette finale. Avec mon ami Jean-Paul Brigger, on s’en était donné à cœur joie, mais il n’y avait pas d’agressivité particulière sur le terrain. En ouvrant le score, on avait l’impression d’avoir fait l’essentiel, mais ils sont revenus sur un coup de dés. Ensuite, c’était assez équilibré mais nous aurions dû être plus percutants. Cela fait partie des choses qui surviennent dans un match: une équipe qui ose moins, joue un peu plus sur la retenue.»

«Je ne crois pas qu’il y ait à Sion une culture de la gagne, sinon ils auraient gagné plus souvent. J’ai gagné la fameuse finale de 1981 avec Lausanne contre Zurich; en demi-finale, on va battre GC 3-1 dans un match à rejouer au Hardturm. Ils avaient une équipe de folie, Berbig, Egli, Ponte, Sulser, Hermann. Mais on n’a jamais baissé les bras. Sion, c’est la même chose.»

Joël Magnin, Grasshopper 1995 et Young Boys 2006

«Avec Grasshopper, on venait de fêter le titre de champion. On voulait réussir le doublé, mais dans ces circonstances, il y a imperceptiblement un léger relâchement. Avec YB, le problème était différent: le club essaie depuis des années de gagner quelque chose mais échoue toujours au poteau. Pour moi, il n’y a jamais de favori dans une finale. Si Sion gagne année après année, c’est parce qu’il s’en donne les moyens. Le président Constantin tente d’agir partout où il peut avoir une influence. C’est son mérite, non le hasard, si cette série se prolonge. Il trouve toujours un moyen de déstabiliser l’arbitre, de désécuriser l’adversaire.»

«En 2006, il avait fait toute une histoire autour d’Everson, qu’il estimait suspendu pour la finale. On mène 1-0 mais notre défenseur Gohouri se fait expulser en première mi-temps. Everson a joué mais s’est fait les croisés. Ce que fait Constantin, c’est introduire un virus dans le camp adverse.»

Eddy Barea, Servette 1996

«Sion n’était pas très bon, apathique même. On mène 2-0 mais ils reviennent au score et là, c’est la déferlante. A la fin, on s’est regardé hébété. Comment avions-nous pu être aussi passifs? Une chose m’avait marqué, et d’autres finalistes m’ont raconté la même expérience, c’est la capacité des joueurs sédunois à se transcender. Certains sont méconnaissables. Mon ami Christophe Bonvin, qui est l’un des rares gentlemen du foot, m’a craché dessus ce jour-là. Il est venu s’excuser dès la fin du match.»

«Je ne lui en veux pas mais je lui ai dit: «Assume ton geste.» En finale, Sion est prêt à tout. J’ai été moins surpris par Aurelio Vidmar, qui a toujours été un joueur vicieux. Sur le troisième but, il se démarque en me cassant le nez, mais l’arbitre Urs Meier a dit que je simulais… Pour l’équipe adverse, la clé, c’est ça: être prêt à affronter une équipe qui n’a rien à voir avec celle du championnat. Il faut se blinder contre les provocations, le public, et avoir un capitaine capable de bien communiquer avec l’arbitre. Contre Sion, une finale se joue à 80% dans la tête.»

Stefan Wolf, Lucerne 1997

«L’invincibilité de Sion, on ne parle désormais plus que de ça, mais à l’époque cela ne nous avait pas obsédés. Aujourd’hui, avec le recul, on se dit qu’on est l’équipe qui est passée le plus près de les battre. On mène 3-2 jusqu’à l’égalisation à la 88e minute. Je marque deux fois, c’était mon dernier match pour Lucerne avant de rejoindre… Sion. On n’était pas favori, eux venaient de remporter le championnat. On a tout donné mais ça n’a pas suffi. Je me souviens que nous n’étions pas trop déçus: nous avions participé à une belle fête, à un beau match, les supporters des deux camps s’étaient mélangés avant et après le match. J’espère pour Sion et le Valais qu’ils gagneront, mais plus la série se prolonge et plus les adversaires sont motivés.»

Carlos Varela, Young Boys 2006 et 2009

«Dans ma carrière, j’ai rarement perdu contre Sion, sauf ces finales… Treize sur treize, pour moi, ce n’est rien d’autre que les mystères du foot. Pour tout vous dire, à chaque fois que j’ai joué contre eux, j’ai pensé que leur série allait s’achever. Et les deux fois, on doit largement gagner. En 2006, on était presque content de tomber sur Sion. On était deuxième de Super League, eux jouaient en Challenge League et ne proposaient pas grand-chose sur le terrain. Les deux fois, on mène au score et ils reviennent sur des faits de jeu: l’expulsion de Gohouri après une demi-heure de jeu en 2006, une erreur du gardien en 2009 alors qu’ils étaient cuits, on les voyait s’engueuler aux corners. Mais bon, avec eux, il y a toujours ce «mais…»

Xavier Hochstrasser, Young Boys 2009

«Je n’ai pas connu les trois précédentes finales Sion-YB, mais je me souviens que cette histoire d’invincibilité commençait à trotter dans les têtes. Il y avait d’un côté Sion qui ne perdait jamais et de l’autre Young Boys qui ne gagnait plus rien. A Berne, on sent cette mentalité d’éternel deuxième. Les supporters ont développé une forme d’habitude, ils sont fatalistes. Nous, les joueurs, nous voulions gagner. Beaucoup voulaient prendre leur revanche sur 2006. Devenir la première équipe à battre Sion était aussi une motivation.»

«Le match était assez bizarre. On mène 2-0, ils marquent avant la pause sur une action venue de nulle part. A la mi-temps, on était confiant, on voulait mettre le 3-1, et même à 2-2, on cherche encore à attaquer. On prend un contre à deux minutes de la fin. Voilà, c’est le foot… Pour moi, le plus dur fut de passer 90 minutes au contrôle antidopage, en face de leur vestiaire.»

Raphaël Nuzzolo, Xamax 2011

«Avec le recul, cela reste un grand souvenir parce qu’en tant que joueur suisse, une finale de coupe avec Sion, c’est ce que vous pouvez vivre de plus fort. J’étais capitaine et je savais que je pouvais être à la fois le premier Xamaxien à brandir la coupe et le premier à faire tomber Sion. On était motivé, on jouait sans pression. Quelques jours plus tôt, on était allé chercher le 0-0 à Sion en championnat pour nous sauver. Eux avaient mis les remplaçants. Pour la finale, on avait essayé de changer de tactique et de mettre quelqu’un au marquage individuel sur Obradovic, leur meneur de jeu. Je ne sais pas comment cela s’est produit mais ils l’ont su et ont pu préparer une parade.»

«On débute très mal [2-0 après six minutes de jeu]. A la mi-temps, on y croyait encore, et puis le président Chagaev est descendu dans les vestiaires. On ne l’avait aperçu qu’une fois et lui débarque et menace de mort notre gardien Jean-François Bédénik… Le choc. Là, c’était fini. Je n’avais même plus trop envie de jouer. C’est là que l’on voit la force de Christian Constantin: il sait trouver le juste équilibre pour amener ses joueurs au top. Avec cette histoire d’invincibilité, la pression est de plus en plus sur Sion, mais ce sont souvent les autres qui se crispent.»


Les 13 finales

1965

Sion-Servette 2-1 (1-0)

Berne, Wankdorf, 35 000 spectateurs. Buts: 13e Georgy 1-0, 84e Gasser 2-0, 90e Daina 2-1.

1974

Sion-Neuchâtel Xamax 3-2 (3-0)

Berne, Wankdorf, 30 000 spectateurs. Buts: 7e Lutttrop (pén) 1-0, 21e Barberis 2-0, 43e Pillet 3-0, 84e Elsig 3-1, 87e Mathez 3-2.

1980

Sion-Young Boys 2-1 (1-1)

Berne, Wankdorf, 45 000 spectateurs. Buts: 7e Balet 1-0, 9e Schönenberger 1-1, 62e Mathez 2-1.

1982

Sion-Bâle 1-0 (1-0)

Berne, Wankdorf, 44 000 spectateurs. But: 21e Balet 1-0.

1986

Sion-Servette 3-1 (1-1)

Berne, Wankdorf, 39 000 spectateurs. Buts: 23e Schnyder 0-1, 42e Balet 1-1, 52e Balet 2-1, 82e Bonvin 3-1.

1991

Sion-Young Boys 3-2 (0-2)

Berne, Wankdorf, 50 000 spectateurs. Buts: 4e Lopez (csc) 0-1, 45e Zuffi 0-2, 50e Orlando 1-2, 78e Orlando 2-2, 79e Rey 3-2.

1995

Sion-Grasshopper 4-2 (2-0)

Berne, Wankdorf, 36 500 spectateurs. Buts: 5e Ouattara 1-0, 14e Assis (pén) 2-0, 51e Vega 2-1, 68e Bonvin 3-1, 69e De Napoli 3-2, 84e Ouattara 4-2.

1996

Sion-Servette 3-2 (0-1)

Berne, Wankdorf, 27 500 spectateurs. Buts: 30e Karlen 0-1, 62e Neuville 0-2, 63e Bonvin 1-2, 67e Wicky 2-2, 73e Vidmar 3-2.

1997

Sion-Lucerne 3-3 (2-2) 5-4 t.à.b

Berne, Wankdorf, 27 400 spectateurs. Buts: 1re Meyrieu 1-0, 16e Wolf 1-1, 28e Gaspoz 2-1, 42e Kögl 2-2, 68e Wolf (pén) 2-3, 84e Lukic 3-3.

2006

Sion-Young Boys 1-1 (0-1) 5-3 t.à.b

Berne, Stade de Suisse, 30 600 spectateurs. Buts: 16e Varela 0-1, 55e Obradovic 1-1.

2009

Sion-Young Boys 3-2 (1-2)

Berne, Stade de Suisse, 31 800 spectateurs. Buts: 22e Yapi (pén) 0-1, 37e Alioui (csc) 0-2, 41e Obradovic 1-2, 52e Sarni 2-2, 88e Afonso 3-2.

2011

Sion-Neuchâtel Xamax 2-0 (2-0)

Bâle, Parc Saint-Jacques, 37 500 spectateurs. Buts: 2e sio 1-0, 6e Vanczak 2-0.

2015

Sion-Bâle 3-0 (1-0)

Bâle, Parc Saint-Jacques, 35 600 spectateurs. Buts: 18e Konaté 1-0, 50e Edimilson 2-0, 60e Carlitos 3-0.

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