On l'avait quitté la veille dans le brouillard, grimaçant, à la fois déçu de ne pas avoir pu porter l'estocade pyrénéenne à Lance Armstrong et soulagé d'être encore dans la course – 1'07'' de retard au général sur l'Américain – avant le contre-la-montre décisif de samedi prochain. On l'a retrouvé hier, serein et souriant, les traits à nouveau en place, non loin de la piscine de son hôtel dans les faubourgs industriels de Pau. Face à une rangée d'objectifs, Jan Ullrich, 29 ans, a profité de la deuxième journée de repos pour confier son bonheur d'«être là, si près du meilleur», et livrer ses états d'âme avant la dernière ligne droite qui mène aux Champs-Elysées. Bien dans ses pompes et son survêtement noir, l'Allemand de la formation Bianchi a évoqué un «passé douloureux» et un avenir qu'il aborde avec confiance. Habité d'une sensibilité évidente, aux antipodes de l'image lisse et fade qu'il dégage souvent.

Les douleurs du passé

«Je sors d'une période pleine de douleurs et de doutes. J'ai pleuré l'an dernier de ne pas être au départ du Tour de France. J'étais au fond du trou, mais j'ai beaucoup appris. J'ai compris que j'étais trop gentil et trop naïf pour ce monde. J'ai commis des erreurs (contrôle positif aux amphétamines en juin 2002, retrait de permis de conduire pour alcool au volant, ndlr.), mais je n'ai jamais triché. Les gens doivent le savoir. Aujourd'hui, quand j'entends ma petite fille pleurer au téléphone, tout le reste me semble sans importance. Et après, c'est beaucoup plus facile de trouver l'énergie de se faire mal sur un vélo.»

Le Tour 2003

«Au départ, je suis venu ici pour me reconstruire, essayer de gagner une étape et préparer le Tour 2004. De ce point de vue là, j'ai déjà rempli ma mission. Honnêtement, je ne pensais pas revenir au top aussi vite. Après le contre-la-montre par équipes pourtant, j'avais la fièvre et je souffrais de problèmes gastriques. J'ai failli arrêter. Aujourd'hui, je suis en position de gagner un deuxième Tour, c'est magnifique et très motivant. Je suis convaincu que tout reste possible, que je peux le faire. Une minute, ce n'est rien. Je me rappelle les images spécialement marquantes du Tour de 1989, lorsque Greg LeMond avait battu Laurent Fignon pour huit secondes le dernier jour. La joie de l'un, le désespoir de l'autre. Cette année aussi, ce sera serré. Tout peut arriver.»

Lance Armstrong

«Lance est une personne très particulière, ne serait-ce que parce qu'il a vaincu la maladie. J'admire beaucoup ce qu'il a accompli: répéter une victoire sur le Tour n'est pas facile, j'en sais quelque chose (vainqueur en 1997, Ullrich a terminé deuxième en 1996, 1998, 2000 et 2001, ndlr). Il avait été fair-play il y a deux ans, lorsqu'il m'avait attendu après ma chute dans la descente du col de Peyresourde. Pour moi, il était normal de baisser le pied quand il est tombé lundi, même si certains supporters allemands ne l'ont pas compris. Le fait qu'il ait attaqué tout de suite après ne m'a pas dérangé, il était déjà à l'offensive avant de tomber. C'est lui qui menait le train, il n'y a pas de souci à ce propos. L'attitude des Espagnols m'a en revanche choqué. Haimar Zubeldia et Iban Mayo n'ont pas donné le moindre coup de pédale pour tenter de se rapprocher d'Alexandre Vinokourov et du podium, et ils ont sprinté comme des fous pour arracher des secondes de bonification dont ils n'avaient, contrairement à moi, pas besoin. Ils n'ont pas été corrects.»

L'avenir

«Pour l'instant, je ne veux penser à rien d'autre qu'à ce Tour de France du centenaire, au cours duquel tout peut encore basculer. Mais je sais également que je peux être encore meilleur. J'ai modifié ma manière de m'entraîner. J'avale moins de kilomètres et j'axe davantage mon travail sur l'intensité. Par conséquent, je suis plus sûr de moi d'un point de vue psychologique, j'ai confiance en mes capacités. Je reviens plus fort qu'avant. Mon équipe aussi possède une marge de progression intéressante. Le Team Bianchi est né dans la précipitation il y a deux mois. Des formations comme l'US Postal et Deutsche Telekom ont été bâties sur plusieurs années.»