Roger Federer avait peut-être envie de s’appesantir, de donner du temps à ceux qui voudraient bien le prendre. Tout au long de la quinzaine, il a prolongé ses conférences de presse à bien plaire, au-delà du protocole et des soupirs péremptoires de son chef. Morceaux choisis.

Le Temps: Vous êtes devenu le premier joueur à dépasser les 50 millions de dollars de gains.

Roger Federer: Inutile d’écrire sur ce sujet (rire).

– Quel regard porterait le junior que vous étiez sur le grand champion que vous êtes devenu?

– Il n’en croirait pas ses yeux. Franchement, je viens de loin. J’ai vécu un long cheminement. J’ai toujours eu conscience d’être spécial, d’avoir une force en moi, un talent que les autres n’avaient pas. Mais je n’ai jamais pensé atteindre un tel niveau, encore moins dans la durée. J’ai eu beaucoup de problèmes à accepter mon don, à l’extérioriser. J’ai dû sans cesse batailler à l’entraînement.

– Votre carrière parvient-elle encore à vous impressionner?

– Quand je pense d’où je viens, oui. Quand je repense à la manière dont j’ai évolué, jour après jour, je trouve mon palmarès absolument incroyable. Je veux dire par là que, si tout devait s’arrêter aujourd’hui, je serais un homme heureux. J’aurais accompli tout ce que je pouvais attendre, tout ce que les gens pouvaient exiger de mon talent.

– D’où vous vient cette conviction que tout est possible, toujours?

– Je l’avais déjà en moi quand j’étais petit garçon. J’ai toujours su que je pouvais devenir un grand joueur. J’ai toujours pensé que je pouvais battre le gars planté en face, même si les apparences étaient contre moi. Peu à peu, j’ai forgé cette certitude dans le succès. J’ai pérennisé cette conviction de pouvoir battre n’importe qui, jour après jour, dans n’importe quel stade du monde. Il est primordial de toujours avoir cette conviction en soi. Forcément, elle varie d’intensité au gré d’une carrière, ou même au cours d’un match, mais elle ne doit jamais vous abandonner, surtout dans les périodes de doute. Sans cette certitude, vous ne prenez plus les bonnes décisions sur un court.

– Est-il correct de dire que vous jouez beaucoup à l’instinct, sans véritable plan de jeu?

– Oui, je crois que nous pouvons le voir de cette façon. Quand tout va bien, je ne me pose aucune question. Je suis presque indifférent au profil de mon adversaire, à son meilleur coup, son service, ses faiblesses. J’improvise, tout simplement. Car je suis très bon pour cela. Je reste concentré sur mes capacités et, ensuite seulement, j’observe le comportement de l’adversaire – au besoin, j’ajuste mon style. J’aime jouer de cette façon, à l’instinct, plutôt qu’essayer de tout comprendre, de tout anticiper.

– Comment trouvez-vous la motivation de terrasser des joueurs que vous avez déjà battus une douzaine de fois?

– La question n’est pas tellement de dominer un joueur, mais de prendre du plaisir, de disputer un bon match, de jouer dans un grand stade. Peu de gens ont cette chance. Je suis sûr que tout le monde voudrait vivre dans mes chaussures. Pourquoi devrais-je quitter le circuit alors que, précisément, je jouis d’une situation privilégiée, et que les gens adorent me voir jouer? C’est ma grande motivation aujour­d’hui: le sentiment de plénitude. Voilà pourquoi j’ai mille raisons de continuer: la plénitude.

– Accepteriez-vous de retomber à la 70e place mondiale, comme Lleyton Hewitt après sa blessure?

– Bien sûr que je suis prêt à cette éventualité! Personne n’est à l’abri d’une blessure, il faut avoir l’humilité de l’envisager. En revanche, je poserais peut-être des limites à un déclin. Je ne crois pas que j’aurais envie de retourner sur le court No 17, ou dans les petits tournois.

– N’avez-vous jamais envisagé une retraite en pleine gloire, après votre quinzième titre du Grand Chelem?

– Je ne cours pas seulement après les titres. Ma quête est ailleurs. Je veux essayer de gagner, encore et encore. Je veux remporter tous les tournois. Si je n’avais plus cette envie, j’arrêterais. Je sais pertinemment que le tennis n’est pas tout; je peux changer de vie dès demain, aucun problème. Mais pourquoi devrais-je prendre ma retraite au prétexte que j’ai battu le record de victoires en Grand Chelem? Croyez-vous que les cent autres gars, aux vestiaires, ambitionnent de remporter seize trophées? Chacun poursuit des objectifs différents – devenir le meilleur de son pays, mener une carrière honorable, etc. Nos objectifs à tous ont la même intensité, mais les miens sont juste exceptionnellement élevés.

– Jesse Witten, ATP 276, a déclaré que son plus grand bonheur, en entrant dans le tableau principal de l’US Open, fut de pouvoir jouir gratuitement de la buanderie. Etiez-vous sensible à ce genre de privilège autrefois?

– Très certainement. Nous sommes tous passés par les mêmes cases, vous savez. Au début, j’ai bénéficié de repas gratuits. Ensuite, au lieu de trois balles pour l’entraînement, j’en ai reçu six. C’était très excitant. Et puis, un jour, au lieu de traverser la moitié de la ville pour rallier un campus, j’ai pu m’entraîner sur le site du tournoi. L’ascension sociale, dans le tennis, est un «big deal». Elle est la même pour tout le monde.

– Vous avez retrouvé une aura d’invincibilité, que les défaites avaient quelque peu dissipée. Ressentez-vous un changement d’attitude chez vos adversaires?

– Il est normal qu’avec le succès j’exerce un certain pouvoir de fascination. Je ne crois pas l’avoir perdu. A mon apogée, des garçons comme Del Potro étaient âgés de 10 ans. Ils avaient des idoles que, aujourd’hui, ils retrouvent de l’autre côté du filet. J’ai ressenti la même nervosité le jour où, pour la première fois, j’ai affronté Pete Sampras: je l’admirais et j’étais nerveux, peu importe qu’il ait perdu au premier tour la semaine d’avant. Dès l’instant où un joueur bat régulièrement les meilleurs, il construit une aura d’invincibilité, et ne la perd plus.

– La dimension de votre personnage, celle du champion racé et bienveillant, a surpassé vos statistiques. Est-ce une fierté?

– J’ai donné une bonne image du tennis. Parce que j’ai longtemps occupé la place de numéro un, et parce que j’ai reçu le Prix Laureus, j’ai associé mon nom à l’histoire du sport. Je n’en mesure pas l’impact, et peu importe. Mais je sais que, comme Rafa, j’ai toujours surveillé mon comportement. Je suis resté un bon modèle pour les enfants. Cette image, je l’ai toujours voulue, et j’en suis très fier. J’aime entendre dans la bouche des gens que je suis leur joueur préféré, que je suis un champion sympa. C’était un vieil objectif, et je l’ai atteint.