«Le rêve s'est brisé.» Quelques minutes après avoir jeté l'éponge, Jean Nuttli se débat dans l'incompréhension. Tout en parlant, il tourne les jambes sur son home-trainer. Il hoche la tête, vide son sac. Son premier contact avec le record du monde de l'heure s'est transformé en cauchemar. La piste de Bordeaux, il ne l'avait pas imaginée ainsi. A peine 22 minutes d'effort, 17 kilomètres sur le compteur et surtout 15 secondes de retard sur les temps de passage établis par Christopher Boardman, en 2000 à Manchester. Le Britannique avait alors parcouru 49,441 km.

Plus de repères

Certes, Jean Nuttli remontera sur sa selle ce samedi à 15 heures pour un deuxième essai. Mais il a perdu ses repères. A l'heure d'expliquer son échec, l'ancien obèse surgi de nulle part prouve une nouvelle fois qu'il est un cas à part dans le monde du vélo. Son discours mélange à la fois l'émotionnel et le technique, sincère et direct, loin des rengaines murmurées par les ténors du peloton après une contre-performance. «Encore une fois, je n'ai pas supporté la pression. Cela a commencé une heure avant de monter sur la piste.» Un moment où Jean Nuttli était enfermé pour un échauffement qui devait faire monter les battements de son cœur à plus de 185 pulsations par minute pour démarrer sans temps d'adaptation son effort.

La suite n'a rien arrangé. Lorsqu'il est arrivé en catimini au centre de l'anneau pour enfiler ses souliers et son casque, le Lucernois a été assailli de caméras et d'appareils photographiques. Son regard effarouché a alors filé dans tous les sens, sans trouver de point d'encrage. «Je ne comprends pas. Je ne suis pas une star», dira-t-il après. Pas sûr que Jean Nuttli ait raison. On ne présente pas un curriculum vitae comme le sien sans attirer l'attention. Surtout lorsque son entourage ne cesse de le mettre en évidence.

Sur le vélo, la situation a continué à se détériorer. Jamais dans l'allure, il n'est pas arrivé à élever son rythme, malgré les hurlements d'encouragement provenant du bord de la piste. «Mes jambes ne tournaient pas comme elles auraient dû», déclare-t-il simplement. Avant d'ajouter: «Dans les virages, j'entendais un bruit nouveau. Comme si mes boyaux collaient à la piste.» Un détail confirmé par l'importante quantité de poussière agglutinée sur ses boyaux jaunes. Néanmoins, Jean Nuttli a été surpris d'entendre son mentor, Jean-Jacques Loup, lui signifier la fin de l'exercice. «150 mètres! Je ne pensais pas avoir autant de retard. Mais ce n'est pas énorme non plus. Je pensais encore pouvoir enclencher le turbo!»

L'échec risque de laisser des traces. Car il n'est pas sûr que la soirée de vendredi suffise à reconstruire le moral du héros. Certes, son entourage continue de transmettre des nouvelles positives. «Jean va bien.» Ou: «Il a déjà digéré son échec.» Cependant, l'élan n'est plus le même. Le discours de l'équipe de bénévoles qui accompagne Jean Nuttli perd de sa vigueur, plusieurs d'entre eux, entre quatre yeux, cherchant le grain de sable qui a grippé la machine. «Jean a effectivement les qualités physiologiques qui lui permettraient de battre ce record. Mais aujourd'hui, rien n'allait. Dès les premiers coups de pédales, cela tournait de travers. Je ne l'ai pas reconnu», lançait Robert Gauthier, le scientifique de l'Institut médico-sportif de Lyon, qui a scruté 67 tours durant le chronomètre qui tournait trop vite.

Visiblement marqué, le physicien, qui a modélisé la tentative, ne voulait pas encore mettre cet échec sur la précipitation de la préparation. Mais l'on sentait qu'il estimait celle-ci trop courte. «Il ne sert à rien d'avoir des regrets. Nous n'avions pas le choix du moment. On verra demain!» Demain, c'est déjà maintenant. Jean Nuttli aura-t-il pu intégrer les nouvelles données que son expérience d'hier lui a apportées? Mystère. Une seule chose est certaine: la pression ne va pas disparaître en une nuit.