Il traverse la base d’Oracle d’un pas tranquille. Se change dans un container avant d’accepter avec gentillesse de répondre à quelques questions. «Je suis assez excité, dit-il avec un calme olympien. Je rêve de la Coupe de l’America depuis mon plus jeune âge à cause de la victoire d’Australia 2. Je n’aurais jamais pensé naviguer sur des bateaux pareils dans cette compétition. C’est un beau bonus.» James Spithill ne semble pas importuné le moins du monde par les questions d’une journaliste suisse et d’une TV italienne à moins de 24 heures de la première régate. Non loin de là, Larry Ellison dédicace les casquettes des enfants devant les caméras de la chaîne de télévision d’Oracle.

Avec sa tignasse rousse et ses taches de rousseurs, il semble tout droit sorti d’un dépliant publicitaire de l’Imperial College. Le barreur d’Oracle est pourtant australien et a fait ses classes à bord des monocoques du club de sa région. C’est le barreur de match racing le plus doué de sa génération. A 30 ans, l’âge auquel ses coreligionnaires font leurs premières armes, il compte déjà trois Coupes de l’America à son actif et est courtisé par les plus riches équipes. Alinghi avait tenté de le recruter mais il se murmure qu’il aurait préféré Oracle où sa place de barreur était assurée. «Ce n’est pas entièrement vrai, explique Ernesto Bertarelli. C’est un très bon barreur et on a eu des discussions avec lui mais il est difficile de dire pourquoi ça n’a pas abouti. On ne sait pas ce que les autres ont mis sur la table.»

Spécialisé dans les monocoques, l’Australien a rapidement senti le vent tourner après la victoire du défi suisse en 2007. «Il est futé, dit son équipier Christian Karcher. Dès qu’il a compris qu’on allait régater en multicoque, il a tout de suite commencé à naviguer avec ces bateaux. Et il a vite compris comment les manœuvrer, toujours à la limite. Il a chaviré deux fois avec des Classe A à l’entraînement.»

James Spithill a appris à faire avec ce qu’il avait. Né le 28 juin 1979 sur un îlot au nord de Sydney, il doit prendre le bateau tous les jours pour se rendre à l’école. Sa famille appartient à la classe moyenne et quand le garçon commence la voile à 7 ans, c’est sur une embarcation de fortune. «C’était un tout petit bateau qui ressemblait à une baignoire, raconte au New York Times Arthur Spithill, le père de James. Le voisin l’avait laissé à l’abandon sous sa maison. Il était vieux et décrépit. Nous l’avons peint mais il suscitait tout de même des moqueries. Après que James et sa sœur ont remporté leur première course, plus personne ne s’en est moqué.»

Le jeune garçon se lance rapidement dans le match racing car le club nautique local lui met à disposition des embarcations pour régater. Les succès s’enchaînent, l’ambition grandit. «Il ne pense pas qu’il est jeune; il perçoit la Coupe de l’America comme l’étape suivante logique, poursuit Arthur Spithill. Les bateaux sont juste plus gros.»

En 2000, James est choisi pour barrer Young Australia, un défi lancé par un magnat australien pour servir de tremplin à de jeunes navigateurs. Ils sont onze à avoir moins de 21 ans. Leur situation est misérable. Le navire est un vieux Class America racheté pour une bouchée de pain et leur base une barge flottante. Les jeunes dorment à la cité universitaire. «Nous n’avions rien mais ça a été une expérience formidable et une époque géniale, se souvient James Spithill. Nous avons travaillé dur, navigué comme des fous et beaucoup fait la fête.» L’Australien devient le plus jeune barreur de l’histoire de la Coupe.

Les jeunes remportent quelques courses et manquent couler une fois. Le barreur gagne souvent le départ parce que «personne ne voulait trop s’approcher d’eux», dit son père. Trois ans plus tard, la plupart de ces Australiens sont de retour à la Coupe mais, cette fois, avec des salaires à six chiffres.

James Spithill, lui, est deuxième barreur à OneWorld grâce à l’insistance de son skipper Peter Gilmour. «Ils ne voulaient pas d’un enfant. Ils étaient inquiets à cause de sa testostérone, de la discipline. Mais j’avais vu son sang-froid et son aisance dans des situations où les autres auraient craqué et fait des erreurs.» Il se verra finalement confier la barre durant toutes les régates et finira à la troisième place de la Coupe Louis-Vuitton. Peter Gilmour se souvient d’une conversation qu’il a eue avec Spithill après son aventure avec Young Australia: «Il est venu vers moi et m’a demandé conseil pour l’avenir. Je lui ai dit d’aller à l’école, d’apprendre des choses et de revenir… Il a ri.» Recruté pour l’édition 2007 chez Luna Rossa, il échoue en finale de la Coupe Louis-Vuitton. On le surnomme James Pitbull pour son agressivité dans les phases de prédépart.

L’Australien est réputé pour son sang-froid. «Sous forte pression, j’arrive à prendre les bonnes décisions. Mais pour être honnête, je pense que la chose la plus importante est d’avoir les bonnes personnes avec moi», dit-il l’air affable. «Il est venu chez Oracle avec toute son équipe, explique l’un de ses coéquipiers, Christian Karcher. C’est bon signe quand les gens qui ont navigué avec toi veulent continuer de le faire.» Même en conférence de presse, aux côtés du flamboyant Larry Ellison et du goguenard Russell Coutts, James Spithill n’émettra pas une seule critique sur ses adversaires.

Petit Dieu de la voile, Federer des eaux, l’Australien est beaucoup aimé de ses coéquipiers. Fan de surf et de kitesurf, amateur de barbecue en famille, il est à la fois gentil et sérieux. «Les barreurs ou les tacticiens débarquent souvent comme des divas quand le bateau est prêt à naviguer, dit Julien di Biase. James est là avant pour discuter avec les designers et aider à équiper le bateau. Il part tard après avoir analysé l’entraînement et préparé la journée suivante. Quand on a eu deux semaines de vacances à San Diego durant le transport du bateau, il en a profité pour passer son brevet de pilote d’avion pour mieux comprendre le fonctionnement des ailes. C’est un vrai passionné.»

Au crépuscule, la silhouette imposante de James Spithill rejoint la tente des techniciens. Aujourd’hui, à une dizaine de mètres au-dessus de l’eau, il sera aux commandes de l’un des deux bateaux les plus rapides qu’ait jamais connus la Coupe de l’America. Et toujours aussi calme.