A Hakuba, plus vaste ensemble de stations des Alpes japonaises situé à une cinquantaine de kilomètres de Nagano, les reliques d’un glorieux passé laissent peu à peu la place aux promesses d’une nouvelle ère. Dans les couloirs de l’hôtel Weiss Happei, qui avait accueilli la délégation autrichienne, des posters aux couleurs fanées affichent fièrement «Nagano 1998». Dans le hall d’accueil, ce sont en revanche des dizaines de dépliants illustrés d’images de skieurs dévalant des pentes dans la poudreuse qui attirent l’œil. «Explorez la nature vierge des Alpes japonaises», vante la revue officielle de la vallée sur sa première page, avec une photo du skieur japonais Masaaki Sato laissant sa trace sur une crête immaculée.

Depuis quelques années, confronté au déclin rapide du nombre de skieurs nippons, le Japon cherche à redynamiser son industrie de la neige en vantant les mérites de la qualité de la poudreuse locale, «la meilleure au monde», et parfaite pour la pratique du hors-piste.

Dans les locaux de la mairie d’Hakuba, les affiches olympiques côtoient cette fois des fanions qui annonçaient la tenue, le 19 janvier, de la première manche de la saison 2019 du Freeride World Tour. Une compétition où skieurs et snowboardeurs descendent à pleine vitesse des faces sauvages, tout en enchaînant des figures.

573 stations à entretenir

Yojiro Fukushima, directeur du département tourisme de la ville, reçoit dans son bureau. «La vue sur les sommets est magnifique après de lourdes chutes de neige comme celles de cette nuit», rêvasse-t-il en regardant par la fenêtre. «Dans les années 1980, le Japon a eu jusqu’à 18 millions de skieurs. C’était l’époque du boom économique. Les stations poussaient comme des champignons et les Japonais voulaient tous partir en vacances à la montagne. Il y avait des queues énormes devant les télésièges. Mais depuis la récession de la fin des années 1990, leur nombre baisse année après année. En 2018, nous n’avions plus que 5 millions de skieurs. C’est une tragédie pour nous.»

Le pouvoir d’achat a diminué, la population a vieilli – le Japon est en déclin démographique – et la «bulle du ski» a laissé 573 stations en héritage: un record mondial, même si beaucoup sont minuscules et vétustes.

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Pour sortir de la crise, les responsables nippons ont décidé de séduire les skieurs étrangers et les jeunes Japonais en s’appuyant sur leur trésor local: une poudreuse très légère grâce à la faible humidité de l’air et surtout présente en quantité incroyable. Les cumuls de neige atteignent en moyenne entre 11 et 12 mètres chaque hiver dans les Alpes japonaises. Un miracle climatique provoqué par la rencontre des flux d’air froid venus de Sibérie et des eaux chaudes de la mer du Japon, qui débouche sur la création perpétuelle de formations nuageuses sur la côte nord de l’Archipel. L’enneigement en basse altitude, dès 700 mètres, met aussi à l’abri du vent les forêts de bouleaux et de pins dans lesquelles s’accumulent les flocons.

Un cercle vertueux

Mais pour amener les touristes occidentaux ou asiatiques à venir dévaler les pentes vierges au Japon, il a fallu convaincre les autorités d’ouvrir davantage d’espaces hors-piste. «Le ski hors-piste est encore un tabou dans le pays pour les acteurs de l’industrie du sport d’hiver. Les dirigeants se soucient plus de protéger la nature que des désirs des skieurs», note Yojiro Fukushima. «Les Japonais ne s’étaient jamais vraiment intéressés au hors-piste.

Comme dans la société, les gens suivaient les règles, et ne sortaient pas des domaines. Mais depuis quelques années, de plus en plus d’étrangers viennent pour la poudreuse. Ils n’ont que ce mot à la bouche. Cela crée un cercle vertueux en attirant encore plus de skieurs australiens ou britanniques. Les jeunes Japonais qui voient ça ont aussi envie d’essayer ce sport branché à leurs yeux», analyse Yukiyasu Matsuzawa, ex-membre de l’équipe nationale de ski-alpinisme et vice-président du bureau des guides d’Hakuba.

Les interdictions progressivement levées 

Devant le succès croissant de l’activité, les interdictions sont peu à peu levées. Dans la vallée d’Hakuba, des portes qui donnent sur des espaces hors-piste dans les forêts jouxtant les domaines skiables, comme ceux de Cortina ou Happo-One, sont désormais ouvertes si le manteau neigeux est jugé stable. Même chose à Niseko, la grande station d’Hokkaido, l’île du nord, où une dizaine de portes ont été installées depuis 2015.

«Quand je suis arrivé ici il y a 25 ans, on jouait à cache-cache avec les patrouilleurs japonais. Quand je faisais du hors-piste, j’avais deux vestes dans mon sac. Je descendais avec un manteau rouge et une fois en bas je l’enlevais pour en enfiler un vert. S’ils m’avaient vu descendre, je pouvais nier que c’était moi», raconte Steve Orton, expatrié canadien et directeur de Treetop, une boîte de production qui réalise des films de montagne au Japon.

Pour s’imposer sur le marché mondial, la ville d’Hakuba n’a pas lésiné sur les moyens. La municipalité a déboursé l’équivalent de 565 000 francs pour obtenir l’organisation d’une manche du Freeride World Tour. «Les Européens ou les Américains pensent parfois que le Japon a de la bonne poudreuse mais pas de vraies pentes raides. Je voulais leur prouver le contraire. Les images du Freeride World Tour sont diffusées dans le monde entier et sont très partagées sur le web par un jeune public. C’est une publicité parfaite pour nous», se félicite Yojiro Fukushima, le directeur du département tourisme.

Séduire l’Australie

Les efforts du Japon pour renouveler son image commencent à porter leurs fruits. Sur 1,5 million de visiteurs venus dans la vallée d’Hakuba à l’hiver 2018, la moitié était des étrangers, dont 330 000 Australiens. Tout est fait pour dorloter ces derniers. La ville organise des festivités pour le jour de la fête nationale australienne, le 26 janvier. Et chaque école de ski compte des moniteurs «ozzies». Les meilleurs freeriders nippons bénéficient aussi de cet engouement général. «Avec la mauvaise réputation du hors-piste, nous avions du mal à trouver des sponsors. Moi-même, je travaille l’été dans des hôtels pour gagner ma vie. Mais avec des compétitions comme le Freeride World Tour, davantage de gens s’intéressent à nous», confie Wakana Hama, l’une des meilleures snowboardeuses du pays.

A certains égards, le développement du ski hors-piste est presque trop rapide pour la société japonaise. «De nombreux jeunes Japonais veulent aller faire du hors-piste alors qu’ils n’ont aucune expérience en la matière. On voit de plus en plus d’accidents. Il y a encore eu un mort dans une avalanche il y a quelques jours au-dessus d’Hakuba. Surtout, les secours ne sont pas aussi bien organisés qu’en Europe pour intervenir loin des stations. S’il vous arrive quelque chose, vous êtes souvent livré à vous-même», conclut Yukiyasu Matsuzawa, vice-président du bureau des guides.