Football

Jardim, Edgar Morin et les idéologues

L’AS Monaco est en demi-finale de Ligue des champions mercredi contre la Juventus, avec un entraîneur dont le pragmatisme tranche avec le dogmatisme ambiant

Le débat de l’entre-deux-tours entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron vous semble fade, idéologiquement pauvre? Votez pour le football. Là, et particulièrement dans le monde francophone, les avis sont tranchés, les dogmes puissants, les camps clairement définis. On est pro-Guardiola ou pro-Conte, «bielsiste» ou «simeonien», défenseur d’Unai Emery ou partisan de Laurent Blanc.

Vous avez remarqué? Ce ne sont que des noms d’entraîneurs. Aujourd’hui, le football est, de l’avis de ses amateurs les plus exigeants, une question essentiellement stratégique. La guéguerre des statistiques entre Lionel Messi et Cristiano Ronaldo, c’était bon pour les «footix». Les vrais connaisseurs, eux, se passionnent pour d’autres séries de chiffres: 4-3-3, 3-5-2, 4-2-3-1. A leurs yeux, tout est tactique. Le résultat du match, le nombre de points? Sans intérêt. Oubliez le sacro-saint «l’important, c’est les trois points», ce qui compte désormais, c’est «le contenu». Le score ment, le classement ment, le palmarès ment; le contenu connaît la vérité.

Une impasse comme aboutissement

Ce qui part d’un bon sentiment (il était temps de s’affranchir de la dictature des statistiques individuelles) aboutit à une impasse. Impasse technique, lorsque l’on voit l’épidémie de défense à trois qui sévit actuellement. Est-ce le plus adapté aux joueurs à disposition? Les centraux ont-ils la personnalité nécessaire? Ces questions paraissent secondaires, tout comme l’étaient la qualité des pelouses ou le niveau technique des joueurs lorsque tout le monde voulait jouer le jeu de possession comme le Barça.

L’impasse est surtout intellectuelle. Car ces postures idéologiques nient toute critique. Unai Emery fait (nettement) moins bien que Laurent Blanc pour sa première saison au PSG? Forcément, il a dû tout rebâtir. Et puis, voyez le contenu… Guardiola peine à imposer ses idées à Manchester City? Normal, son travail est prévu pour ne porter ses fruits qu’en 2018. Imparable.

Un joueur n’est pas un pion

Ce tout tactique méprise l’idée que plus le niveau s’élève, plus le sport se joue dans la tête. Négligeant l’aspect humain, il assène ses certitudes avec, parfois, le même snobisme que ces critiques de cinéma «qui crèveraient plutôt que d’être plus de vingt à avoir compris le dernier Godard» (Pierre Desproges). Pour reprendre une expression célèbre, les nouveaux idéologues préfèrent avoir tort avec Emery que raison avec Jardim. Mais de toute façon, Emery n’a jamais tort. Et ceux qui ne s’intéressent pas au «contenu» démontrent leur absence de «culture foot».

Evidemment, un match dont le nombre de buts ne dit rien devient un objet complexe et mystérieux, dont la substantifique moelle n’est extraite qu’au bout de plusieurs jours, après relecture vidéo. A condition que le réalisateur télé n’ait pas tout bousillé avec des gros plans, parce que le gros plan, c’est bon pour le porno, pas pour le foot. Les nouveaux idéologues ornent d’un discours savant des concepts simples, avec un art de la sophistication qui rappelle les trésors d’inventivité des cartes de restaurant où la sardine à l’huile devient «le prince des mers dans sa sauce des fruits du soleil» (Gotlib).

«100% de victoires sur tableau noir»

Le journaliste Pascal Praud, à qui l’on peut reprocher beaucoup de choses, a raison lorsqu’il dit sa méfiance «des idéologues, des théoriciens, des doctrinaires. Je sais par expérience qu’ils ont toujours raison. De tout, ils excluent leur responsabilité. Si ça ne marche pas, c’est parce que les joueurs n’appliquent pas les consignes. Les professeurs de football gagnent tous les matches sur tableau noir. Hélas, les footballeurs ne sont ni des pions ni des robots. Les idéologues veulent tout faire entrer dans la bouteille. Ils ignorent le réel, le passé, la culture, les habitudes.»

En Ligue 1, Christian Gourcuff essaie d’implanter son idée du beau jeu au Stade Rennais. Cela marche très moyennement, à en croire les statistiques. Rennes a plus souvent la balle que par le passé, fait plus de passes mais marque peu et enregistre ses plus mauvais résultats depuis dix ans. Mais posez-lui une question sur la pertinence de sa méthode, comme l’a fait L’Equipe le 15 avril, et l’entraîneur breton blêmit devant l’outrage. «Quand on est pro, il faut sortir des résultats, avoir une hauteur de vue dans l’analyse.»

Les duels, un non-sens?

Ancien entraîneur de Lorient, Gourcuff y a été remplacé par son ancien adjoint Sylvain Ripoll puis, en novembre dernier, par Bernard Casoni. L’ancien libéro de l’OM dans les pantoufles de Christian Gourcuff, c’est le choc culturel assuré, et assumé. Lorient va alors mal (dernier, à quatre points du premier non relégable) et veut oublier ses principes de beau jeu pour s’en sortir. Une hérésie pour le journaliste Karim Nedjari. «Le discours musclé de Bernard Casoni est d’autant plus mal adapté qu’il souhaite l’imposer dans un club qui a une culture du jeu propre à lui. Les joueurs recrutés à Lorient l’ont toujours été sur des conceptions collectives du football. […] Pour Christian Gourcuff, l’expression «gagner les duels» était juste un non-sens. S’il y a duel, cela signifie que le football devient du un contre un, un combat athlétique. L’intelligence du jeu, l’anticipation, le sens de la passe, le mouvement collectif sont autant de moyens d’aboutir à la finalité: la gagne. […] Bernard Casoni dit qu’il préfère moins bien jouer et gagner. Avec cet adage, on perd sur les deux tableaux. La défaite morale précède souvent la défaite sportive.»

Comment peut-on «nier les duels», qui représentent environ 30% des actions d’un match de football? A trois journées de la fin, Lorient est seizième, avec deux points d’avance sur le premier relégable.

Un phénomène cyclique

L’idéologisation du football est un phénomène qui revient périodiquement. Dans les années 70, la revue Miroir du football défendait ardemment les vertus d’un jeu offensif contre le verrou d’un football bourgeois et réactionnaire. «La querelle tactique se doublait alors d’une querelle morale. Les échanges étaient violents et les deux courants irréconciliables», rappelle le journaliste Thibaud Leplat, auteur de Football à la française, dans un entretien en 2016 à L’Obs. En Suisse, tenants de la défense de zone et partisans du marquage individuel s’écharpaient sur le plateau de Sous la loupe.

Dans les années 90, l’ancien joueur et entraîneur argentin Jorge Valdano, dans un célèbre tête-à-tête avec l’écrivain Manuel Vazquez Montalban, affirmait que «le football créatif est de gauche, tandis que le football de pure force, tricheur et brutal, est de droite». «Refusant de considérer le football comme une simple religion laïque, [Valdano et d’autres entraîneurs argentins] font la démonstration que ce sport relève de la rationalité», écrit Vazquez Montalban.

La simplicité des plus grands

Les dogmatiques ont réapparu avec le Barça de Guardiola, miracle éphémère où les résultats et la manière, le but et la méthode, le fond et la forme s’accordèrent au diapason. Mais au fait, les grands entraîneurs, qu’en disent-ils? Rien. Rien de tranché en tout cas. Jean-Marc Guillou, qui marqua beaucoup Lucien Favre, affirme que «tout ramener à la culture tactique des entraîneurs est une connerie (sic). Regardez un match et dites-moi à quel moment l’équipe est vraiment articulée en 4-4-2! Non, l’entraîneur est là pour indiquer des principes de jeu à respecter, mais après, il faut surtout des joueurs qui sentent le football pour réagir de la bonne manière. Un match ne se résume pas aux plans des deux entraîneurs. Alex Ferguson avait l’habitude de conclure ses causeries ainsi: «Messieurs, il fait beau, je vous prie de ne pas me gâcher la journée.» Cela résume tout.»

Très apprécié à Anderlecht, le Suisse René Weiler insiste sur la nécessité pour l’entraîneur de s’adapter à ses joueurs. «Bien sûr que j’ai ma vision du football, mais je dois regarder quels joueurs j’ai et quel plan je peux définir pour gagner des points. Copier, c’est impossible. Quand, il y a quelques années, le Barça était la meilleure équipe du monde grâce à son style extraordinaire, il ne suffisait pas de l’imiter pour faire des résultats.»

La symphonie d’Edgar Morin

A Monaco, Leonardo Jardim ravit les partisans du beau jeu avec la meilleure attaque d’Europe. Il y a deux ans, ses détracteurs l’accusaient pourtant de «tuer le foot» avec un système très défensif. Dans les deux cas, il n’a fait que s’adapter à son effectif. «Un vrai passionné de football n’a pas de certitudes. Il a des opinions mais sait que tout peut changer», déclarait-il en 2015 à So Foot.

Sa référence n’est pas Marcelo Bielsa ni Pep Guardiola. Jardim préfère citer Edgar Morin, le philosophe. «Edgar Morin a une vision globale du monde, de la complexité des facteurs qui interagissent, expliquait-il en 2016 à L’Equipe Mag. […] Il a une perception symphonique de la vie. Eh bien, transposé au football, c’est la même chose. […] Le football est complexe. Il faut l’analyser ainsi et éviter la simplification.» Même lorsqu’elle se donne des airs compliqués.


Collaboration Lionel Pittet

Publicité