Trail

Jasmin Nunige, plus vite que les hommes

La Grisonne de 46 ans vient de remporter le Grand Défi des Vosges devant tous les concurrents, hommes et femmes confondus. Atteinte de la sclérose en plaques, elle attribue sa victoire à son entraînement de qualité et forcément à son mental particulier

Au vingtième kilomètre, elle a senti l’ennui s’emparer d’elle. Elle s’est alors concentrée sur le paysage et la lassitude s’est évaporée. Lors du dernier ravitaillement, à 7,5 kilomètres de la fin elle réalise qu’elle n’est qu’à une minute du premier. Son instinct de compétitrice s’éveille alors. Elle accélère et le dépasse. Lui dit avoir vu passer «une fusée». Cette fusée, c’est Jasmin Nunige, qui franchit la ligne d’arrivée avant tous les concurrents, laissant même les hommes à ses talons.

Cette scène s’est déroulée ce dimanche à Niederbronn-les-Bains sur le parcours de la 21e édition du Grand Défi des Vosges, un trail de 43 kilomètres sur les chemins escarpés du Parc naturel régional des Vosges du Nord. Si Jasmin Nunige l’a choisi c’est parce qu’il présente une distance idéale à ses yeux ainsi qu’un profil «roulant» (comprenez rapide), dénué de côtes trop prononcées et de descentes trop rudes. Il lui a fallu 3h41’22’’ pour boucler la boucle et laisser le public habitué aux victoires masculines bouche bée à l’arrivée.

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Mais si le public avait tout su, sans doute son étonnement aurait-il été plus prononcé. A 46 ans, Jasmin Nunige affiche un palmarès remarquable mais dissimule sous son large sourire et sa motivation sans limites les tourments d’une sclérose en plaques. Si la maladie, qui induit autant des problèmes sensoriels que musculaires, est venue bouleverser son existence, le sport, lui, est resté au centre de sa vie.

Lassée de farter

Née à Davos, la Grisonne découvre d’abord l’ivresse de l’effort à travers le ski de fond, discipline reine de ses montagnes. Membre de l’équipe de Suisse, elle participe aux Jeux olympiques de Lillehammer en 1994. Trois ans plus tard, lasse après des années de réglage technique et de soin porté au fartage des skis, elle décide d’opter pour la simplicité. «La course à pied est le sport le plus pur que je connaisse», assure-t-elle au téléphone. Son mari, Guy Nunige, n’est pas innocent dans cette reconversion. Lui-même champion de France du 1500 mètres en 1991, il lui transmet le virus de la course à pied et devient son entraîneur particulier.

Très vite, elle rayonne parmi les têtes de peloton. Bien sûr, vivre dans la ville la plus haute d’Europe à 1560 mètres d’altitude permet au corps de jouir d’une oxygénation supérieure et d’obtenir de meilleurs résultats, mais c’est surtout à son mental qu’elle doit ses performances. «Avec les années, il s’améliore, souligne-t-elle. Lorsqu’on est jeune, on est impatient. On croit que le sport est toute sa vie. Maintenant, en relativisant, j’aborde le sport différemment. Et cela n’atténue en rien mes performances.»

Les jambes coupées

Elle qui se décrit comme une «athlète complète, pas très rapide, mais bonne partout», court tout de même en 2013 le marathon de Berlin en 2h39, remporte le Grand Trail des Templiers en 2016 et gagne à sept reprises le Swiss Alpine Marathon à Davos. «Je suis convaincue qu’il vaut mieux suivre un entraînement diversifié et de qualité plutôt que d'aligner de nombreuses séances.» C’est la découverte de sa maladie, en 2011, qui lui vaut la maturation de cette réflexion. «La sclérose en plaques m'a coupé les jambes. D’un jour à l’autre, j’avais des fourmillements et manquais de coordination.» Bien qu’on lui suggère de tout arrêter, de se reposer et d’envisager sa vie différemment, elle décide d’en faire autrement.

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Pas de médicament, mais une alimentation choisie – qui bannit autant les produits laitiers issus des bovins que la farine de blé et privilégie le poisson à la viande – et toujours autant de sport. «J’ai aussi appris à m’écouter davantage, reconnaît la Grisonne. Avant, une journée sans sport était une journée gâchée. Aujourd’hui, je parviens à apprécier d’autres activités. Bien que mon corps et mon mental soient plus adaptés aux distances longues, il me faut maintenant plus de temps pour récupérer.» Apprendre à relativiser est une vertu qui lui a été favorable. Cette philosophie lui vaut désormais d’être considérée par la presse spécialisée comme l’une des meilleures traileuses du monde.

Forte de sa victoire dans les Vosges, Jasmin Nunige envisage les courses suivantes avec sérénité. Les Canaries, Courmayeur et Chamonix figurent parmi ses prochaines destinations. La femme qui court plus vite que les hommes a-t-elle un secret de forme? «J’ai du plaisir à courir. J’ai de la chance aussi de pouvoir être performante malgré ma maladie.» Et si l’ennui la guette, elle regarde le paysage.

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