Derrière le comptoir d’un bar branché, Javi Poves lave machinalement des tasses. Son associé se moque: «Vous avez de la chance, d’habitude, il ne fait jamais la vaisselle.» A 29 ans, l’enfant terrible du football espagnol a mûri. Fini la coupe mi-punk mi-mulet, place à quelques cheveux blancs et à la vie d’adulte. Il tient désormais un café écolo, situé dans le quartier de Callao, en plein centre de Madrid. Peu de clients le reconnaissent. Lorsqu’on l’avait quitté, un jour d’été 2011, Javi Poves, 24 ans et modeste défenseur central du Sporting Gijon, faisait la une des journaux espagnols et provoquait l’incompréhension.

Ce n’est pas tous les jours qu’un joueur claque la porte du foot professionnel avec un tel fracas. «Dégoûté» par un sport «où tout n’est qu’affaire d’argent et de corruption», Poves met un terme à sa courte carrière. «Le foot, c’est du capitalisme, et le capitalisme, c’est la mort. Il faudrait couper la tête des banquiers», s’épanche le «footballeur révolutionnaire», ce 5 août 2011, sur le site Lainformacion.com. Le milieu a tôt fait de se protéger; Javi Poves, c’est personne. A peine «deux ou trois rencontres de Coupe du roi», et onze minutes en championnat contre l’Hercules Alicante.

«Antisystème»

Un an avant son premier et dernier match parmi l’élite espagnole, le jeune défenseur s’était déjà distingué par son attitude assez hétérodoxe dans le milieu du foot business. En réclamant son salaire en liquide, «pour ne pas alimenter la spéculation bancaire», ou en refusant le véhicule offert par son club: «J’ai déjà une Smart, que vais-je faire d’une deuxième voiture?» Le décalage avec ses équipiers n’est plus supportable. «Dans le vestiaire, c’était toujours les mêmes conneries: les iPad, les femmes, l’argent. Quand j’essayais de parler de choses sérieuses, on me répondait que je plombais l’ambiance», explique-t-il en tirant la langue, l’une de ses nombreuses mimiques. Le mal est profond. «Je n’étais tout simplement pas heureux, je n’aimais pas ma vie», assure Poves. Le jeune homme «arrête de [se] prostituer», s’assoit sur son contrat avec le club des Asturies et sur sa carrière, mais n’a aucune idée de ce qu’il va faire de son existence.

Un temps proche du mouvement des «Indignés», le Madrilène est en fait trop marginal pour s’engager politiquement. Il rejette autant la droite que la gauche, lit Le Capital de Marx mais aussi Mein Kampf et se définit comme «antisystème». Par défaut. Sa soif de découverte et les vols low cost vont décider de son avenir pour lui. Javi fait le tour du monde. Première étape, le Sénégal. Ce sera ensuite l’Amérique latine, presque par hasard. «J’ai trouvé un aller simple Madrid-Mexico à 110 € sur Internet. Le prix d’un Madrid-Barcelone en train! Ensuite, je ne me suis plus arrêté.» Cuba, Venezuela, Brésil, Birmanie, Iran, Chine, Russie… Il apprend à parler wolof et russe, fait chaque jour de nouvelles rencontres, en dormant chez l’habitant ou en auberge de jeunesse. Javi a, de son propre aveu, «complètement changé [sa] manière de penser».

Spirituellement, il s’est rapproché de l’islam durant son séjour iranien et adorerait se convertir, même s’il «manque de temps», en bon patron. Politiquement, il est désormais électrisé par le Venezuela et le chavisme, voue un culte à Vladimir Poutine, «le meilleur homme politique du monde. J’ai regardé tous ses discours.» «Tout au fond de moi, je pense que je suis un peu autoritaire», confie-t-il, comme pour justifier son admiration. L’ex-défenseur central n’est pas à un paradoxe près. Très attentif à la politique internationale, il avoue n’avoir jamais voté. «J’ai l’impression que ça ne changera jamais rien. Par exemple, depuis l’élection de la nouvelle maire de Madrid [Manuela Carmena, soutenue par Podemos, a été élue en mai 2015], je n’ai senti aucune différence.» Impossible de coller une étiquette sur ses opinions. Il aime le «respect des traditions» à droite, et le «volet social» à gauche. «Mais je me suis rendu compte que ne pas voter était une erreur.»

Autre paradoxe: écœuré par le foot professionnel, il continue tout de même à regarder beaucoup de matches. Son championnat favori? La Premier League, le plus riche du monde. L’équipe qui lui plaît le plus? Le Barça. Une hérésie pour un pur Madrilène. Le club de son enfance, où il a été formé, l’Atletico, ne trouve en revanche plus grâce à ses yeux, «pas assez spectaculaire malgré les titres récents». Il apprécie aussi le tennis. L’ancien footballeur promène ses grands yeux bleu clair sur son bar. Entre les miroirs, les plantes vertes grimpent le long des murs blancs. Les jus de fruits «100% naturels» côtoient vins, whiskys et vodkas bio: «Je crois beaucoup en l’écologie.» Il n’y a pas foule, mais ça ne l’inquiète pas. «Le mardi est une journée compliquée, sinon ça marche pas mal», sourit-il avec modestie. Son associé et lui ont même dû embaucher une serveuse pour les soulager.

Pourtant, ce n’est pas l’appât du gain qui l’a poussé à monter son affaire. Il déteste parler d’argent et refuse, par exemple, de donner son salaire de footballeur à l’époque. «Largement suffisant pour vivre», se contente-t-il de répondre, avant d’évoquer l’acquisition du bar: «J’étais au Laos avec ma copine de l’époque, qui me parlait souvent de cet endroit qu’elle adorait. Je lui ai proposé de l’acheter ensemble une fois rentrés en Europe. Dans le but de vivre une nouvelle aventure humaine, pas de faire fortune.» Le projet se concrétise en août 2014. Il rechausse aussi les crampons pour jouer à San Sebastian de los Reyes, un club de la banlieue madrilène, en Tercera Division (le quatrième échelon national).

Pas de remords

L’aventure ne dure pas. Son couple se déchire et l’ex-amante, enceinte, s’en va. Dévasté, Javi n’a toujours pas vu sa fille, qui a bientôt 1 an, et a entamé une action en justice pour la retrouver. «Aujourd’hui, c’est mon seul objectif concret.» Il ne rêve plus de voyages et vit même en face de son café, calle de Las Navas de Tolosa. «Depuis mon retour en Espagne, j’ai une existence qui me convient. Avec le temps, je me suis rendu compte que c’était un pays génial, qui a ses problèmes, mais qui n’est pas vraiment en crise. J’ai la chance de pouvoir aller au théâtre quand j’en ai envie, de pouvoir partir deux semaines en vacances pour rendre visite à mes potes en Italie, si je le souhaite…»

Rien ne laisse transparaître le moindre regret quant à l’arrêt précoce de sa carrière. «J’aurais pu être footballeur et gagner beaucoup plus d’argent que les gens de mon âge. J’ai fait le choix de parcourir le monde et de vivre des expériences uniques. Et il n’y a pas photo!» sourit-il fièrement. Pas de remords, mais une explication tout de même: «Quand je disais qu’il fallait couper leur tête, je ne parlais pas de guillotine. C’était métaphorique. Ça voulait dire qu’il fallait restreindre le pouvoir des banquiers, qui contrôlent tout. Quand je vois tout le mal qu’ils font à la société, j’ai la rage. Il ne faut pas les tuer, mais au moins les juger. Et je le pense toujours.» On ne refait pas Javi Poves.