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Javier Tebas, viril mais correct?

Il est pour la tauromachie, contre l’avortement, favorable au fair-play financier, opposé à Manchester City et au PSG, partisan de l’organisation de matchs à midi ou à Miami, en guerre contre les présidents du Real Madrid, de la Fédération espagnole et de la FIFA. Javier Tebas, président de la Ligue professionnelle espagnole, a des avis tranchés, pas mal d’idées et beaucoup d’ennemis

Il a vu le jour en 1962 à San José (Costa Rica), où sa mère enseignait alors la psychologie à l’Institut de culture hispanique. Il a ensuite rallié le cocon familial à Huesca, puis Saragosse, sa grande voisine, où il a décroché son diplôme d’avocat à la Faculté de droit. C’est à peu près tout ce que l’on sait de la jeunesse de Javier Tebas, l’actuel président de la Ligue de football professionnel (LFP). Etrangement, les personnes qui ont pu le croiser sur les bancs de l’université ou lorsqu’il était militant d’extrême droite ont la mémoire qui flanche lorsqu’il s’agit d’évoquer le personnage le plus influent du football espagnol, un homme qui n’a pas la langue dans sa poche et des idées bien tranchées.

Si l’on se penche sur les archives de l’époque, on apprend qu’au milieu des années 1970, Javier Tebas intègre Fuerza Nueva, un parti nationaliste visant à maintenir les principes idéologiques franquistes, dans une Espagne en pleine «Transición» démocratique, à la suite de la mort du dictateur. En décembre 1979, El Periódico de Huesca publie une tribune signée de la plume de celui qui est alors responsable provincial de Fuerza Joven (la section jeune du parti). Tebas y affirme que «si la situation le requiert, les membres de Fuerza Nueva agiront avec la bravoure et l’énergie nécessaire pour défendre les valeurs de la patrie».

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Nostalgique du franquisme

Très attaché aux traditions espagnoles, Javier Tebas est un grand adepte de la tauromachie mais aussi un fervent militant anti-avortement. «Je crois à la vie du fœtus. Et personne ne peut disposer de cette vie, pas même sa mère. Je suis contre toute loi sur l’avortement. Celui-ci doit rester illégal», clamait le président de la Liga dans les colonnes d’El Mundo en février 2016. Un entretien dans lequel il fait l’apologie de ses idées conservatrices sans mâcher ses mots. «On fait beaucoup de complexes de tapettes [sic] dans la droite espagnole. La droite est lâche. Je suis en faveur de l’unité de l’Espagne, de la famille, de la défense de la vie et du sentiment religieux. Je pense la même chose qu’il y a vingt ans, mais je ne suis pas d’extrême droite.»

Interrogé sur son appartenance à Fuerza Nueva, le sulfureux avocat tempère. «Les gens ne savent pas bien ce qu’était Fuerza Nueva, j’ai appartenu à ce groupe mais je ne suis ni d’extrême droite ni violent.» Et quand le journaliste lui demande «s’il manque un Le Pen dans le paysage politique espagnol», il acquiesce: «Il suffit de voir comment on défend l’identité nationale dans d’autres pays par rapport à l’Espagne… Le respect de l’hymne national, des drapeaux dans les collèges: cela fait des années que tout cela n’existe plus ici, alors oui, quand je vois ce que font les politiques dans les autres pays, cela me donne envie.»

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Une fortune construite sur des clubs endettés

Aussi fortes soient-elles, ses idées politiques passent au second plan lorsqu’il se lance dans le business à la fin de ses études. En 1987, Javier Tebas ouvre avec son épouse, Marta Coiduras, connue à l’Université de Saragosse, un cabinet d’avocat, dédié au droit de l’entreprise et du sport. Le couple ne tarde pas à amasser une petite fortune en se spécialisant dans le conseil et la gestion de clubs en liquidation judiciaire, profitant de la crise économique qui frappe alors l’Espagne. Javier Tebas est appelé à la rescousse par des clubs comme Majorque, le Rayo Vallecano ou encore Xerez. En 1988, l’avocat orchestre le rachat du Club Deportivo Badajoz (Estrémadure) par la star de la télévision argentine Marcelo Tinelli. Il récupérera la majorité des parts du club deux ans plus tard, avant de devenir président de la Sociedad Deportiva Huesca, dans l’Aragon de sa jeunesse, de 1993 à 1998.

Mais c’est grâce à Badajoz, où il revient comme dirigeant, qu’il fait son entrée à la LFP en 2001 en tant que vice-président. Il demeure lié à une vingtaine d’entreprises enregistrées au Registre commercial espagnol, basées à Madrid, Huesca et Olias del Rey, un village de Castille-La Manche, en tant qu’administrateur, conseiller, partenaire ou mandataire. Parmi celles-ci, on trouve des sociétés de gestion immobilière, une entreprise de cosmétique, une autre spécialisée dans l’emballage de bagages ou encore une coutellerie.

Des boucs émissaires et quelques casseroles

Elu à la tête de la Liga en avril 2013, il s’évertue dès lors à mettre fin à l’un des grands maux du football espagnol: l’endettement, en imposant aux clubs professionnels un contrôle financier strict. Condamnés à la relégation administrative, Murcia (en 2014) et Elche (l’année suivante) vont en faire les frais, tandis que des clubs comme Eibar ou Alavés endossent le costume de bons élèves. «Il s’est montré inflexible et nous a relégués sans nous donner de délai supplémentaire pour couvrir notre dette de 3,5 millions, alors que les droits télévisés étaient censés nous rapporter bien plus, regrette Salvador Más Climent, le porte-parole de Salvemos al Elche, une organisation créée en 2015 pour défendre les intérêts du club de la province d’Alicante. Tebas avait sans doute intérêt à ce qu’Eibar [relégué sportivement] reste en première division, alors que son stade ne répond pas aux normes…» «Il a sanctionné une ville, un club centenaire et tous ses supporters de manière arbitraire, se lamente José Maldini, autre membre de Salvemos al Elche. C’était pour lui une manière de montrer sa force et d’envoyer un message aux autres clubs d’Espagne: «Si vous ne faites pas ce que je dis, eh bien vous descendrez.»

Chargé via son cabinet d’éviter la liquidation judiciaire du Xerez Club Deportivo avant que celui-ci ne soit finalement relégué en Segunda B (troisième division) en 2014, Javier Tebas a été accusé par les dirigeants du club andalou d’avoir détourné à son profit des fonds destinés à couvrir la dette du club. «Tout cela a été inventé, jurait-il en décembre 2014 à la sortie du tribunal où il était entendu pour fraude présumée. J’ai agi correctement comme cela a été démontré. C’est toujours la même chose: quand vous êtes connu, on vous cherche des noises.» Ses activités et celles de son épouse ont par ailleurs fait l’objet d’enquêtes de l’Agencia Tributaria (le service des impôts espagnol) et d’Hacienda, le Trésor public. L’une d’elles concerne Audiovisual New Aged, une société qu’il a administrée de 2011 à 2013, chargé de la répartition des droits télévisés entre les trente-cinq plus grands clubs espagnols et sur laquelle ont plané des soupçons de fraude, à hauteur de 5 millions d’euros. Grâce à une avance sur son salaire de président de la Liga, Javier Tebas s’est finalement tiré d’affaire en remboursant 750 000 euros à Hacienda l’an dernier.

«Pourquoi ne pourrait-on pas voir du football à l’heure du déjeuner?»

Réélu en 2016 à la tête du football espagnol, il s’est converti en une sorte de «super VRP de la Liga» autour du globe, avec l’idée de dépasser à terme la rentabilité pharaonique de la Premier League. Le patron du «meilleur championnat au monde» (selon ses dires) ouvre des bureaux de la LFP en Asie (Chine, Inde, Singapour), en Afrique (Afrique du Sud, Nigeria), au Moyen-Orient (Dubaï), aux Etats-Unis et en Europe (Belgique), tweete en arabe ou en catalan.

Main dans la main avec Jaume Roures (fondateur de Mediapro, société qui détient les droits télévisés de la Liga, proche des frères Guardiola, de Manchester City et du Girona FC), il a fondé Spanish Soccer International Marketing en 2015, une société dissoute au printemps 2017. Pour séduire le public asiatique et lui proposer des matchs de Liga en prime time, deux rencontres se jouent désormais à 12h ou 13h chaque week-end en Espagne, contre l’avis des principaux acteurs. «Si on regarde la formule 1, la Moto GP et le tennis à cette heure-là, pourquoi ne pourrait-on pas voir du football le midi?» rétorque Javier Tebas à ses détracteurs.

Annoncée l’été dernier, sa dernière trouvaille consiste à exporter un match de Liga aux Etats-Unis dès cette saison. L’affiche choisie? Girona (propriété du City Football Group, une holding basée à Abu Dhabi) contre le Barça de Lionel Messi, le 26 janvier. Une idée à laquelle s’opposent le syndicat des joueurs (AFE) mais aussi Luis Rubiales, le nouveau président de la Fédération espagnole (RFEF), l’un de ses plus farouches opposants. La semaine dernière, la FIFA a interdit la tenue aux Etats-Unis de cette rencontre mais Javier Tebas n’en démord pas. «Nous irons devant le Tribunal arbitral du sport ou devant les tribunaux. Nous avons le droit légal et éthique de le faire. Quel est le problème?» a-t-il déclaré mardi à Paris, en marge du Sport Innovation Summit.

Il dézingue la FIFA et le PSG

Ambitieux et déterminé, Javier Tebas ne craint pas de se faire des ennemis. Il est même plutôt du genre à les collectionner. L’an dernier, il s’est réjoui de voir tomber Angel Maria Villar, ancien président de la Fédération espagnole (1988-2017), condamné pour détournement de fonds et abus de confiance. En janvier, il s’en est pris au président de la FIFA. «[Gianni] Infantino nous a assuré qu’il nous consulterait sur tous les sujets concernant le football professionnel et il ne l’a pas fait, puisqu’il a décidé d’augmenter le nombre de pays participant à la Coupe du monde sans même nous demander notre avis, fulminait-il dans les colonnes de L’Equipe. Ce ne sont pas des manières. Infantino se comporte comme [Sepp] Blatter, qui prenait des décisions tout seul, sans se soucier de quiconque. La FIFA doit changer.»

Opposé en coulisses au tout-puissant président du Real Madrid Florentino Perez, il s’est lancé dans une guerre contre les «parvenus» et les «nouveaux riches» du football européen, faisant du fair-play financier son cheval de bataille à l’échelle continentale. «Le PSG ne devrait plus avoir le droit de jouer la Ligue des champions, estime ainsi Javier Tebas. Ce club crée une inflation artificielle qui dérègle l’économie. Le recrutement de Neymar ne correspond pas à la loi de l’offre et de la demande. Je me suis penché sur les comptes du PSG et de Manchester City ces cinq dernières saisons. J’ai analysé les droits télévisés nationaux et internationaux, la billetterie et les divers bénéfices de leur stade et j’en ai conclu que les revenus commerciaux de ces clubs dépassaient ceux de marques très connues telles que Manchester United ou le Real Madrid. Le contrat du PSG avec Qatar Tourism Authority est deux à trois fois plus élevé que ceux des autres grands clubs européens.»

Ironie de l’histoire, son propre salaire a été multiplié par trois au printemps, alors qu’il était courtisé par la Ligue italienne, ce qui lui a valu les foudres de l’ancien sélectionneur Javier Clemente. «Félicitations Tebas, tu as réussi! 1,2 million d’euros […] Pas mal, ce petit salaire, il serait juste que les présidents de club en ait un similaire.» L’intéressé n’a pas réagi. Il continue d’avancer, contre vents et marées, le sourire en coin et l’œil taquin.


Une série télé adaptée d’une de ses nouvelles

Auteur de polars, Javier Tebas verra prochainement une de ses nouvelles, El futbol no es asi (Le football n’est pas comme ça) adaptée en série télévisée. La chaîne Mediapro (celle qui détient les droits TV de la Liga) a commencé le tournage. L’adaptation a été confiée à l’écrivain et scénariste argentin Eduardo Sacheri, passionné de football. (L. FE)

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