Aujourd'hui sera peut-être son jour de gloire. Mais ses parents ne seront pas à Bordeaux. Samedi, ils vont fêter à Krienz les 90 ans de sa grand-mère. Cela compte plus qu'un éventuel record du monde de l'heure à vélo. Jean Nuttli, 28 ans, ne s'en formalise pas. Au contraire, s'il réussit son pari insensé, ce pourrait être un «beau cadeau». Moins de 24 heures avant de s'attaquer aux 49,441 kilomètres de Christopher Boardman sur la piste du vélodrome bordelais, ces deux mots ont été les seuls à trahir une pointe d'émotion.

Immobile, ses gants de cuir aux mains, le survêtement de son équipe Saint-Quentin-Oktos sur le dos, le Lucernois est impénétrable. Devant les médias, il passe son temps à regarder les pistards engagés dans l'Open des Nations tournant sur cette bande de bois où, dans quelques heures, il devra puiser des forces au plus profond de lui-même. Qu'on mette en scène son histoire hors du commun ne le touche pas. Certes, Jean Nuttli ne parle qu'allemand. Mais les journalistes, ce n'est pas son truc. Et puis, son destin a déjà fait le tour du monde. En deux ans, il s'est forgé une carapace. Mieux, il s'est laissé convaincre que sa différence peut devenir un instrument de marketing inégalable.

Que l'on se rassure, Jean Nuttli n'a jamais eu trois jambes. Il faisait simplement partie d'une catégorie de personnes que souvent la société rejette: les obèses. A 22 ans, le jeune carrossier se déteste. L'aiguille de sa balance indique 125 kilos. Il cherche comment lui faire rebrousser chemin. Il trouvera son bonheur avec un banal home-trainer.

Commence alors un voyage dans les tréfonds de la volonté humaine. Jean Nuttli s'inflige un régime de bagnard, limitant ses calories quotidiennes à 2000. Huit heures par jour, il ponce les voitures de l'entreprise familiale. A midi, il enfourche son vélo d'appartement pour une heure. Le soir, il en remet une couche pendant deux heures au moins. Seul dans sa chambre, il transpire ses kilos superflus. Au fil des jours, les gouttes acides de sa sueur attaquent la matière de sa bécane. Mais les résultats sont là: en cinq mois, le Lucernois perd 55 kilos, sans assistance médicale.

Jean Nuttli a gagné son pari insensé. Mais il est aussi devenu un forçat des gros développements. Sa silhouette redevenue convenable, il se hasarde à sortir de sa chambre pour participer à quelques courses régionales. Et dans l'une d'entre elles, il fait la nique à un parterre de professionnels. En force. Seul à l'avant. Sans se retourner. Une performance qui chatouillera les pupilles de Jean-Jacques Loup, alors directeur sportif de l'équipe Phonak. Cela se passe au printemps 2000. Cinq mois plus tard, le phénomène se met en évidence en prenant la onzième place du contre-la-montre des Championnats du monde.

Depuis, les deux hommes ne se sont plus quittés, liés par une profonde amitié et par leurs intérêts. Le premier joue le rôle de l'éternel optimiste, soutien moral incessant pour un cycliste souvent en proie au doute. Le second, monstre de force, est devenu un fond de commerce plein de promesses. Jean-Jacques Loup ne le cache pas: la tentative qui débutera à 15 heures s'apparente à un «quitte ou double» qui pourrait profiter aux deux. Lui, disposerait d'un atout de poids dans sa caisse de sponsor pour monter une équipe. Et Jean Nuttli trouverait peut-être de quoi agrémenter ses épinards de margarine allégée.

Mais en attendant le fruit potentiel de ses efforts, Jean Nuttli ne veut pas penser à l'argent. D'ailleurs, aucune prime n'est prévue en cas de réussite. «Nous n'avons jamais parlé de cela», assure Jean-Jacques Loup, dont le bagout compense largement le mutisme de son protégé. Comment pourrait-il en être autrement lorsque la recherche de partenaires n'a pas permis de réunir les 30 000 francs nécessaires à l'opération?

L'histoire est si étonnante qu'elle reléguerait presque au second plan l'aspect sportif. Néanmoins, le doute est permis. En regard de sa trajectoire, de son inexpérience de la piste et des tests catastrophiques effectués en octobre, rien ne devrait permettre à Jean Nuttli d'espérer.

Pourtant lui-même ne doute pas. Parce que ce record, il l'a rêvé, seul dans sa chambre, lorsqu'il se passait des films dans sa tête après avoir regardé Christopher Boardman maîtriser un des exercices les plus durs du cyclisme. L'œil rivé sur son ergomètre, il a vu sa puissance croître au fur et à mesure que ses vêtements devenaient trop larges. C'est d'ailleurs sur ce même vélo, avec le même instrument de mesure, que le cycliste est passé de la déprime à l'euphorie, mardi dernier, lorsqu'il a battu son record absolu de puissance. C'est la seule vérité qui compte à ses yeux. A partir de là, dit son entourage, tout devient possible. A ses proches, Jean Nuttli affirme être persuadé de devenir le premier cycliste à parcourir plus de 50 kilomètres en une heure sur un vélo conventionnel. Le rêve peut paraître fou. Mais comment ne pas accorder le bénéfice du doute à un homme qui a déjà réalisé l'impensable?