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Jean-Claude Killy: «J’ai toujours voulu passer la tête par-dessus le mur»

Icône de la France des Trente Glorieuses, Jean-Claude Killy sort de sa réserve à l’occasion de la publication d’un coffret qui retrace son incroyable double carrière, dans le ski puis les affaires. Installé à Genève depuis une cinquantaine d’années, le triple champion olympique de Grenoble 1968 garde une part de ses mystères

Difficile pour les générations actuelles de se représenter ce que fut Jean-Claude Killy dans la France des Trente Glorieuses. Triple champion olympique à Grenoble en 1968, «à l’époque où le football n’existait pas et où le ski prenait toute la place l’hiver», il incarna par la suite un modèle de reconversion, lui le petit douanier de Val-d'Isère admis au conseil d’administration de Rolex et de Coca-Cola. Un parcours sans faute, une trajectoire hors norme et immaculée, quand bien même elle côtoya celle de personnalités moins consensuelles, de Mark McCormack à Vladimir Poutine.

A 75 ans, Jean-Claude Killy demeure un homme de contrastes plus que de contradictions. De «Toutoune» à «JCK», il persiste un mystère Killy que la publication d’un coffret monument* (deux tomes, «Apprendre» et «Entreprendre», 361 photos, 616 pages, 14 kilos) ne lève pas complètement. La légende vivante est là, assise à sa table habituelle à l’Auberge du Lion d’or à Cologny, où il s’est installé depuis près de cinquante ans. Il s’assure qu’il y a bien des cèpes en cuisine, commande une bouteille d’eau et, durant les deux heures de la discussion, s’excusera régulièrement de parler autant de lui.

Il se raconte à sa manière, érudite, simple et précise. Parle avec passion de ses rencontres avec les plus grands champions, qu’il bombarde de questions, et des grands auteurs russes, qu’il dévore depuis dix ans. Il se dégage de Jean-Claude Killy un déconcertant mélange de force et de fragilité. Et peut-être l’idée que son destin n’a pas basculé en 1968 mais en 1953, quand son enfance s’acheva brutalement à 10 ans. En quelques mois, sa mère quitte le foyer, il descend dans la vallée en pension chez les curés et tombe malade. Un «traumatisme terrible», écrit-il, sur lequel il ne s’épanche pas, pudeur de montagnard oblige, mais qui sourd çà et là. Le ski sera son exutoire, son tremplin vers toutes les libertés d’apprendre et d’entreprendre.

Ce livre vous ressemble vraiment: il contient deux parties, une pour chacune de vos carrières, il mêle à la fois une grande ambition esthétique et s’efforce d’en dire le moins possible. Au fond, après 600 pages, on n’en sait pas beaucoup plus sur vous.

J’ai choisi une formule «photo, photo, photo et un peu de texte». Et à la fin, j’ai regretté d’avoir mis autant de texte. J’ai regretté parce que ce n’est pas mon tempérament. Le problème dans une démarche comme celle-ci, c’est de ne pas faire un monument à sa gloire et de garder l’ego sous contrôle. Je suis heureux que vous ayez constaté que ce livre restait sur la frange. Très peu de gens ont senti que ce n’était pas une autobiographie du style: je dis tout et je me tire. Ça ne marche pas comme ça.

Pourquoi vouliez-vous alors faire ce livre?

Parce que j’avais toutes ces photos dans mon grenier. Beaucoup m’ont été données par des copains photographes et elles dormaient dans une malle. Je trouvais dommage qu’à ma disparition elles disparaissent aussi. J’ai trois enfants, plein de petits-enfants, chacun en prend un peu, ou ça n’intéresse personne (ce qui est légitime) et on balance tout. Les rassembler dans ce livre m’a semblé la bonne solution.

Vous vous méfiez de la parole?

Beaucoup.

D’où cela vient-il?

Dans le milieu montagnard, on parle peu, et en tout cas pas pour ne rien dire. La nature en général, mais la montagne en particulier, vous rappelle à l’ordre. Quand vous faites le malin, vous vous prenez la porte dans la figure. C’est instantané. Chaque fois que j’ai fait le malin, je me suis cassé la jambe ou j'ai pris un bon coup dans la tronche. Quand on arrive à réfléchir, on s’évite des problèmes.

Durant toute cette période où vous étiez conférencier aux Etats-Unis, ce n’était pas un problème de parler?

Un automne, j’ai fait 25 universités en 28 jours, y compris Moscow Idaho, ou Harvard, ou Michigan State. Ça, c’est dur à faire pour un mec comme moi. Mais j’en étais fier après coup. Quand on parle à Harvard avec un certificat d’études en poche, ou que le petit douanier devient le premier Européen à entrer au board de Coca-Cola Enterprises à Atlanta, c’est tout de même pas mal.

Robert Mitchum vous aurait dit: vous devez cette réussite à vos défauts plus qu’à vos qualités.

Pour André Malraux, «la vérité d’un homme est dans ce qu’il cache»…

Le moteur des grands destins n’est pas forcément quelque chose de honteux. C’est plutôt une blessure intime à guérir, un complexe à surmonter.

Le Savoyard va se reprendre et arrêter de parler. La seule chose que je peux dire, c’est que la vie n’était pas facile à Val-d’Isère les dix ans qui ont suivi la guerre. Pour l’espèce d’oiseau qui volait sur des skis que j’étais, l’internat chez les curés était une sorte d’enterrement. J’ai réussi à convaincre mon père de me sortir de là et de me laisser tenter ma chance dans le ski. En 1959, j’ai été convoqué pour un stage de super-espoirs à Chamonix. En quatre jours, je me suis fait tellement remarquer que je me suis retrouvé avec l’équipe de France. Après, tout s’est enchaîné à une vitesse folle.

Avez-vous conscience d’être un mythe français?

Sincèrement, très peu. L’auto-analyse ne me ramène quasiment jamais dans le passé, parce qu’autrement ce serait peut-être un peu lourd à porter, et parce que je ne fonctionne pas comme ça. Si j’avais eu conscience de quoi que ce soit, j’aurais pu être tenté de l’entretenir, et rester par exemple au CIO, où j’avais ma place jusqu’en 2023.

Quel regard portez-vous sur la France actuelle?

Je crois qu’elle est en grande difficulté parce que, depuis quarante ans, on s’est habitué à ne pas payer les gens assez. On a laissé faire ça, tous. Ben maintenant il faut payer. On ne peut pas vivre avec 1000 euros par mois, 900 euros, ce n’est pas possible. Et puis on a changé d’époque. L’échange d’information se fait à une vitesse foudroyante, ceux qui ne s’en aperçoivent pas le regretteront.

Fernand Grosjean se réjouissait de voir tomber les premiers flocons de l’hiver. Et vous?

Emile Allais est mort à 100 ans. A 98 ans, il m’a dit: «Je skie beaucoup mieux que je marche.» Il n’arrivait quasiment plus à marcher mais il skiait tous les jours. Moi j’aime beaucoup la neige et la montagne, mais à mon âge j’aime désormais un peu plus le chaud.

On skiera encore dans 20 ou 30 ans?

Si on ne fait rien, il y a peu de chances. Il y aura peut-être de la neige artificielle au-dessus de 1850 m. Si on s’occupait un peu de la planète, on devrait pouvoir sauver le coup. A Chamonix en 1800, les gens s’apprêtaient à abandonner le village, parce que le glacier des Bossons venait bousculer les habitations. Cette année-là, il a commencé à reculer. Il y a des grandes évolutions climatiques qui ne sont pas toutes liées à l’homme mais que l’homme accentue et accélère très certainement. Il faut se ressaisir mais, sans décision politique, vous et moi pouvons bien éteindre la lumière en sortant ou couper l’eau du robinet quand on se brosse les dents, ça ne changera rien.

Dans quelle direction aller, voilà qui demande une vraie réflexion et une vraie vision politique. Aujourd’hui, vous trouvez des petites quatre-cylindres avec trois turbos qui consomment 2,5 litres alors qu’on est en train de découvrir qu’il faut détruire la planète pour obtenir la quinzaine de composants qui entrent dans la construction d’une batterie électrique. Qu’est-ce qu’on fait? Est-ce qu’on n’accélérerait pas un peu sur l’hydrogène? Oui mais ça coûte cher… Ce sont des questions cruciales et passionnantes.

Vous skiez toujours?

Non. J’ai arrêté il y a vingt ans au moins.

Comme le reste, du jour au lendemain?

Oui. J’ai arrêté le ski de compétition à 25 ans, l’hélicoptère à 60 ans, le CIO à 70 ans. Arrêter, c’est aussi se donner la possibilité de découvrir autre chose. J’ai fait ça toute ma vie: essayer de passer la tête par-dessus le mur pour voir ce qu’il y avait derrière. C’est ce qui m’a amené à faire tant de choses différentes sans savoir si j'en étais capable. J’aimerais vous dire que j’ai tout planifié, de manière intelligente, mais non.

En revanche, vous avez tout fait avec rigueur, exigence, ambition, discipline…

Toujours. Ça, c’est le caractère, on ne peut pas changer en tout. Se remettre en question au quotidien, c’est un peu chiant à vivre mais au final ce n’est pas un grand «impôt» car la curiosité est quand même une force de vie fabuleuse. J’espère bien la garder jusqu’au bout, toujours essayer d’aller voir par-dessus le mur. Par les voyages, par la littérature. Lire permet aussi de voyager mieux.

Comment cela?

Le CIO m’a demandé d’être le coordinateur des JO de Sotchi, c’est-à-dire le représentant des Jeux sur place. Je faisais équipe avec Gilbert Felli, un homme remarquable, sans doute celui qui connaît le mieux les Jeux olympiques. Je n’avais aucune attirance d’aucune manière pour la Russie, mais je ne pouvais pas m’asseoir en face d’un Russe sans avoir la capacité de contrer. Et vous ne pouvez contrer que si vous êtes l’un des leurs. C’est impératif. Donc je me suis mis à lire intensément les auteurs russes.

Et vous avez dû contrer?

Très souvent. Les Russes sont comme tous les autres peuples, ils veulent être aimés. Et eux encore plus que les autres parce qu’eux, on ne les aime pas. Donc ils développent un complexe parfaitement injustifié. Par exemple, ils voulaient du Sinatra dans la cérémonie d’ouverture. J’ai dit non, vous avez les plus belles voix du monde, vous avez un folklore inimaginable, issu de 190 entités politiques différentes. N’ayez pas de complexes, soyez le plus Russes possible.

Vous avez souvent refusé de vous justifier de votre amitié avec Vladimir Poutine…

Le sport numéro 1, c’est de détester les Russes, et je le regrette beaucoup. Je pense que ce pays mérite plus d’étude, d’attention, de connaissance, de manière à en avoir une perception exacte. C’est un pays qui vient de très très très loin, qui a souffert comme aucun, via son histoire, son climat, ses multiples révolutions. Poutine a été l’homme clé de ces Jeux olympiques. Chaque fois qu’il y a eu des réunions importantes, et il y en a eu des dizaines et des dizaines, il était là. Parce qu’il voulait s’assurer que ça soit bien. Et puis on a développé cette relation, qui me coûte assez cher parce qu’elle m’est reprochée. Mais je crois qu’en tant que montagnard j’en ressens de la fierté.

C’est le poème de Robert Frost, The road not taken. Quand tout le monde part d’un côté, c’est plus intéressant d’aller voir ce qu’il y a sur l’autre chemin. Je me suis baladé avec Poutine, je l’ai vu se faire applaudir par les gens, parce qu’il leur a rendu la fierté d’être Russes. Ils ont plus que nous la patrie au cœur. Je suis sûrement l’Européen qui connaît le mieux Vladimir Poutine, avec Gerhard Schröder. Voilà, je ne défends rien.

Depuis Sotchi, le CIO cherche à promouvoir d’autres JO, plus économiques, mais reste sur neuf défaites en votation populaire, dont Sion.

Sotchi a dégagé un bénéfice de 130 millions de dollars sur la partie purement opérationnelle, montée avec le même budget, 2 milliards de dollars, que Turin et Vancouver. Je vous garantis que des Jeux à Sion gérés «à la suisse» auraient été bénéficiaires. Ne pas voir les Jeux en Suisse, ça me rend malade. Pour Sion 2006, je me suis mouillé totalement, ce qu’on ne fait pas quand on est membre du CIO et qu’on ne possède pas le passeport du pays. J’y croyais, j’avais la certitude qu'on pouvait là faire quelque chose de particulier et d’innovant.

Vous acceptez facilement de voir votre corps vieillir?

Oui. Je vois que ça décline, mais c’est attendu. Aujourd’hui, je fais du rameur, un exercice extraordinaire – tout ce que je fais, je le trouve extraordinaire – qui sollicite 90% des muscles du corps. A mon âge, c’est plus de l’exercice que du sport mais l’important est de faire. Si un ancien comme moi peut donner un conseil, c’est que dans une journée de 24h, il vaut la peine de consacrer 30 minutes à l’entretien du corps.

Vous qui avez toujours décidé de tout, vous pourriez aussi décider de votre mort?

Je ne pense pas que je sois assez costaud pour ça. Et puis non, je n’ai décidé de rien. Partir aux Etats-Unis, diriger le Tour de France, bosser pour Coca-Cola, tout s’est imposé à moi.

Vous ne décidez que d’arrêter.

Ah oui, là je suis très fort pour ça. Vraiment très fort. A Grenoble, je n’avais rien calculé. Mais le soir du slalom [troisième et dernière épreuve], j’ai su que c’était fini. Et pour vous dire la vérité, j’aurais aimé une sortie plus glorieuse, à savoir mettre les skis au clou à Grenoble. Ça, ç’aurait été parfait.


* Il reste quelques exemplaires de ce coffret «Jean-Claude Killy», édité par Le livre d’image, tiré à 1000 exemplaires dédicacés et numérotés, et vendu au prix de 850 euros. Renseignements et commande sur: killylelivredimage.com


PROFIL

1943
Naissance à Saint-Cloud. Sa famille s’installe à Val-d'Isère quand il a 3 ans.

1968
Triple champion olympique aux Jeux de Grenoble. Arrête le ski à 25 ans.

1981
Lance la candidature d’Albertville aux Jeux d’hiver 1992. Il en présidera l’organisation avec Michel Barnier.

1993
Devient PDG d’Amaury Sport Organisation, organisateur du Tour de France et du Dakar.

2013
Démissionne du CIO, dix ans avant la limite d’âge.


LE QUESTIONNAIRE DE PROUST

Votre vertu préférée
La vraie humilité, celle qui vous oblige à vous remettre en question en permanence et donc vous fait progresser considérablement.

Votre principal trait de caractère
La capacité à mettre la barre un peu plus haut que ce que je pensais pouvoir faire. C’est-à-dire l’adaptabilité, malgré les complexes et la timidité.

Votre auteur favori
S’il faut dire un nom, je dirais Zola. Emile Zola a écrit 39 livres, 20 Rougon-Macquart, j’ai dû en lire 35. C’est extraordinaire, du niveau des grands Russes. Ou l’inverse.

Votre héros dans la vie réelle
Je ne sais pas. C’est évolutif. En ce moment, ce serait peut-être le gars qui gagne 900 euros en France et qui y arrive quand même.

Un personnage historique
Napoléon m’a fasciné pendant quinze ans. Il avait un cerveau comme très peu dans l’histoire. Il l’a bien utilisé jusqu’à la guerre d’Espagne, après il a commencé à s’enfoncer.

La faute pour laquelle vous avez le plus d’indulgence
Facile quand on n’est pas gourmand de critiquer la gourmandise… Peut-être la vantardise puisque je suis en train de vous parler de moi depuis deux heures.

Comment aimeriez-vous mourir?
Une bonne crise cardiaque, pour éviter l’inévitable déchéance.

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